Chemsex: quatre ripostes communautaires

À Soweto, la rétention dans le soin des hommes qui pratiquent le chemsex est passée de 42% à 83% en quinze mois, avant de retomber à 68% dès l’arrêt des financements américains. Une session de la conférence mondiale sur le sida de Rio a réuni quatre programmes venus du Brésil, de Thaïlande, d’Afrique du Sud, du Sri Lanka et de Malaisie, les premiers à documenter la réduction des risques liés au chemsex hors d’Europe et d’Amérique du Nord. Ppartout le même constat: cadrer la réponse sur le seul VIH ne correspond pas à ce que les usagers demandent.

Le chemsexChemsex Le chemsex recouvre l’ensemble des pratiques relativement nouvelles apparues chez certains hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH), mêlant sexe, le plus souvent en groupe, et la consommation de produits psychoactifs de synthèse. l’usage intentionnel de produits psychoactifs pour intensifier ou prolonger les rapports sexuels, est documenté depuis les années 2000 dans les scènes gays des grandes villes européennes et nord-américaines, et les réponses de santé publique y restent encore mal ajustées. Ailleurs, les données publiées sont si rares que l’évaluation du programme sud-africain présenté à Rio cite ce commentaire d’un de ses informateurs: «Il n’existe pratiquement aucune littérature sur les HSHHSH Homme ayant des rapports sexuels avec d'autres hommes.  qui pratiquent le chemsex en Afrique du Sud, ni en Afrique d’ailleurs.» D’où le titre de la session d’abstracts orale organisée à Rio, «Chemsex everywhere», et la question posée par sa modératrice, Carolina Coutinho, chercheuse à la Fiocruz: les contextes diffèrent d’un pays à l’autre, mais les obstacles et les stratégies se ressemblent-ils?

À Soweto, huit maisons ouvertes en continu

C’est pendant les confinements de 2021 et 2022 que l’association sud-africaine OUT LGBT Well-being a découvert l’existence d’un réseau de maisons de chemsex à Soweto, le plus grand township de Johannesburg. «Une maison de quatre pièces typique de Soweto, tenue par un homme gay, où les voisins du quartier viennent faire du chemsex à partir de dix heures du matin, 24 heures sur 24», décrit son directeur Dawie Nel. L’entrée est gratuite, il faut connaître quelqu’un; on y consomme, on y a des rapports sexuels sur place ou ailleurs, et quand vingt hommes se trouvent dans quatre pièces, l’intimité est relative. Dans la dernière cohorte dépistée par l’association, plus de la moitié vivaient avec le VIHVIH Virus de l’immunodéficience humaine. En anglais : HIV (Human Immunodeficiency Virus). Isolé en 1983 à l’institut pasteur de paris; découverte récemment (2008) récompensée par le prix Nobel de médecine décerné à Luc montagnier et à Françoise Barré-Sinoussi.

Vues de Soweto (Johannesburg), et des maisons typiques de la ville, Dawie Nel, AIDS 2026

Le point de départ du programme est un chiffre repéré dans les données d’un projet financé par l’agence américaine pour le développement international (USAID): la rétention dans le soin de ces hommes plafonnait à 42%, quand elle dépassait 95% pour l’ensemble de la file active HSH de l’association. La Fondation Elton John contre le sidaSida Syndrome d’immunodéficience acquise. En anglais, AIDS, acquired immuno-deficiency syndrome. a financé une intervention dédiée, menée de janvier 2024 à mars 2025 à Soweto, à Orange Farm et dans le centre de Johannesburg, auprès de 127 hommes séropositifs, dont 69% recrutés après le lancement. Plan de traitement individualisé, séances avec une travailleuse sociale, système de parrains issus de la communauté, groupes de thérapie cognitivo-comportementale, orientation vers un psychologue ou un psychiatre pour les situations les plus lourdes, et travail direct avec les gardiens des huit maisons de chemsex. À la fin mars 2025, 104 des 127 clients, soit 83%, étaient toujours dans le soin, et 88% avaient une charge viraleCharge virale La charge virale plasmatique est le nombre de particules virales contenues dans un échantillon de sang ou autre contenant (salive, LCR, sperme..). Pour le VIH, la charge virale est utilisée comme marqueur afin de suivre la progression de la maladie et mesurer l’efficacité des traitements. Le niveau de charge virale, mais plus encore le taux de CD4, participent à la décision de traitement par les antirétroviraux. indétectable.

Sur les 81 clients évalués à l’entrée puis au suivi, tous les indicateurs de santé mentale s’améliorent: la proportion dépistée positive pour des symptômes d’anxiété passe de 45,6% à 23,5%, pour la dépression de 48,5% à 29,4%, pour des symptômes psychotiques de 52,9% à 17,6%, pour les idées suicidaires de 26,5% à 11,8%. L’usage de drogues à risque recule de 79,4% à 57,4%, l’usage d’alcool à risque ne bouge pas. Sur le terrain, le produit est la méthamphétamine: environ 10 dollars le gramme à Soweto, «moins cher que l’alcool».

Dawie Nel insiste surtout sur ce que le programme a mis au jour du côté des familles. «Ces hommes ont grandi sans relation aimante ni saine, ils se retrouvent le plus souvent chez un parent isolé et débordé, ou chez une grand-mère qui consomme déjà. Dès le départ, ils s’habituent à des relations toxiques, et ils les reproduisent ensuite tout au long de leur vie.» D’où des interventions auprès des familles, des formations destinées à la police, et des ateliers de compétences très concrets, prothésie ongulaire, maquillage, pâtisserie, pour des hommes dont la quasi-totalité est sans emploi ou en travail informel et qui n’ont ni diplôme ni qualification pour accéder au marché formel. L’expérience a nourri les premières recommandations sud-africaines de réduction des risques liés au chemsex, publiées en septembre 2025 dans le South African Journal of HIV Medicine.

Ce que le retrait américain a défait

Malheureusement, l’arrêt brutal des financements américains a contraint OUT à cesser les services biomédicaux directs et à renvoyer ses clients vers les structures publiques. La rétention est retombée à 68%. Le programme est entré dans une troisième phase, sans budget propre, consacrée à transmettre ce qu’il a appris à d’autres opérateurs: un programme de médecine de famille à Pretoria, un programme destiné aux travailleuses du sexe, des services universitaires, à charge pour eux de repérer les usagers de chemsex dans leurs propres files actives.

«L’idéal, c’est de rapprocher au maximum des clients les services biomédicaux et non biomédicaux. Mais après le démantèlement du Pepfar, ce navire a largement quitté le port», constate Dawie Nel, qui adresse au passage une critique à ses pairs. «Les programmes doivent poser des chiffres sur la table. Il arrive trop souvent qu’on tienne des dialogues communautaires ou des formations de soignants sans montrer, sans illustrer, l’effet que cela produit sur les clients. C’est essentiel. Au bout du compte, il faut mesurer combien de clients vous amenez dans le soin et combien vous y maintenez.»

À Bangkok, le droit reste le parent pauvre

L’équipe thaïlandaise de l’Institute of HIV Research and Innovation a pris le problème par l’autre bout: construire l’offre à partir de ce que la communauté demande. Une première étude qualitative, T-REX, a interrogé des personnes trans usagères de produits, leurs proches et des soignants, et a fait émerger quatre composantes: littératie sur les produits, santé mentale, santé sexuelle, et consultation juridique assortie d’un soutien social et familial. L’étude iT-REX, en cours à la clinique Tangerine de Bangkok depuis septembre 2025, teste ce modèle auprès de femmes trans et de personnes non binaires séronégatives.

Les données présentées par Akarin Hiransuthikul portent sur les 63 premières participantes, toutes des femmes trans, d’environ 31 ans. La moitié sont travailleuses du sexe; la moitié consomment aussi bien dans un cadre sexualisé qu’en dehors; 40% déclarent des consommations multiples et 10% s’injectent. Toutes, sans exception, ont accepté de passer le bilan sur les quatre composantes. C’est ensuite que les trajectoires divergent. En santé mentale, 50% sont dépistées positives et 94 à 95% d’entre elles acceptent une prise en charge. En santé sexuelle, 10% ont une infection sexuellement transmissible et 75% d’entre elles sont traitées sur place le jour même. Pour la littératie sur les produits, 40% sont repérées et une sur deux seulement accepte un accompagnement.

Le décrochage est ailleurs. La composante juridique et sociale est celle qui dépiste le plus: 70% des participantes rapportent stigmatisation, discrimination ou violences. Sur 44 personnes concernées, une seule a accepté d’être accompagnée. Le chiffre est resté sans explication au cours de la session. Autre point faible, la vaccination contre l’hépatite B: sur les 28 participantes non immunisées, la moitié seulement ont accepté le vaccin, quand 70% acceptaient la PrEPPrEP Prophylaxie Pré-Exposition. La PrEP est une stratégie qui permet à une personne séronégative exposée au VIH d'éliminer le risque d'infection, en prenant, de manière continue ou «à la demande», un traitement anti-rétroviral à base de Truvada®. «Les vaccins pour adultes ne sont pas remboursés en Thaïlande, et c’est pour moi un problème majeur», répond Akarin Hiransuthikul à une question de la salle, avant d’ajouter une seconde explication: beaucoup de personnes considèrent qu’un carnet de vaccination rempli dans l’enfance dispense de tout rappel à l’âge adulte.

À São Paulo, la prévention portée dans les fêtes

Le projet pilote brésilien présenté par Eduardo Almeida repose sur une architecture inhabituelle: une organisation communautaire de réduction des risques, le Centro de Convivência É de Lei, associée au ministère de la Santé, à l’État et à la municipalité de São Paulo. L’intervention consiste à porter la prévention combinée là où se tiennent les fêtes plutôt qu’à attendre les personnes en consultation. En six mois et sept actions, l’équipe déclare avoir touché 3 000 personnes, distribué 8 000 outils de prévention, 4 500 documents d’information et 300 kits de réduction des risques.

«Ce public se heurte à de multiples obstacles pour accéder aux services de santé classiques: stigmatisation, discrimination, craintes sur la confidentialité, information et soutien adaptés rarement disponibles», résume Eduardo Almeida. Le volet le plus durable est ailleurs: la formation de soignants et de cadres de la santé publique, et un guide technique sur le chemsex rédigé en portugais, en anglais et en espagnol, dont la parution est annoncée pour la mi-août 2026. L’orateur prend soin de préciser sa portée: la scène pauliste n’a rien à voir avec celles de Fortaleza, de Porto Alegre ou de Rio, et le document est conçu pour être adapté. Le travail se poursuit en 2026 avec la construction d’un parcours de soins institutionnel intégrant réduction des risques et prévention du VIH au système public.

Réduire les risques quand la loi punit deux fois

Le Sri Lanka et la Malaisie sont face à une question encore plus difficile, celle qu’a posé Mihitha Basnayake, responsable du plaidoyer à la Family Planning Association du Sri Lanka: peut-on introduire la réduction des risques liés au chemsex dans des pays où l’usage de drogues et les relations entre personnes de même sexe sont l’un et l’autre pénalisés? Au Sri Lanka, les articles 365 et 365A du code pénal criminalisent les rapports homosexuels. «Beaucoup de participants sont doublement criminalisés, et la divulgation fait donc courir un risque juridique sur deux fronts, pas un seul. Peu de gens sont francs sur leur consommation, sur ce qu’ils utilisent et sur leurs pratiques. Cela pousse la communauté un peu plus dans la clandestinité, cela décourage le contact avec le dépistage et le traitement, et cela laisse les intervenants de terrain sans moyen structuré d’atteindre une population que l’aller-vers classique n’atteignait pas.»

Les deux pays sont partis de situations très différentes. La Malaisie disposait déjà d’une infrastructure de réduction des risques héritée de la réponse aux opiacés, et a avancé vite: une équipe socle de dix pairs, choisis pour leur expérience vécue du chemsex et non recrutés comme experts extérieurs, formée en février 2025, puis des ateliers dans six États, 133 personnes formées, dont 55% des répondants à l’enquête déclaraient avoir pratiqué le chemsex dans les douze derniers mois. Entre les ateliers, des groupes WhatsApp maintiennent le lien. Trois cents kits ont été distribués, non pas seulement par des canaux cliniques mais par les membres de la communauté eux-mêmes.

Le Sri Lanka, lui, n’avait aucun dispositif de réduction des risques, et le vocabulaire manquait: il a fallu forger des équivalents locaux, l’expression «réduction des risques» n’existant dans aucune des langues du pays, et recenser des argots de produits différents de ceux de la Malaisie. Un cursus de formation de formateurs de cinq jours, en janvier 2025, a formé vingt intervenants de proximité et responsables communautaires; les scores de connaissances progressent de 54% sur les pratiques de réduction des risques et de 40% sur la compréhension des risques liés au chemsex. Treize personnes ont par ailleurs été formées à l’accompagnement parajuridique, notamment sur les droits en garde à vue, et trente-deux agents de santé communautaire aux premiers secours en santé mentale. Le choix de la méthamphétamine comme cible n’est pas un hasard: interrogés sur une éventuelle composante opiacés et sur la mise à disposition de naloxone, les psychiatres sri-lankais s’y sont opposés, jugeant l’infrastructure hors de portée du pays.

Restait la police, hostile à des services qu’elle assimilait à une aide à l’usage de stupéfiants. Un atelier de deux jours réunissant de hauts responsables gouvernementaux et des militants communautaires a fait bouger la position officielle, et le pays s’est accordé sur la création d’un groupe de travail national sur la réduction des risques liés au chemsex, «même si la loi ne le facilite pas, et même si elle criminalise ceux qui fournissent ces services».

La méthamphétamine, dénominateur commun

Interrogés depuis la salle par Charlie Witzel, de l’University College London et de l’université Mahidol, sur les produits en jeu dans chaque contexte, les quatre orateurs ont répondu la même chose: la méthamphétamine domine partout, au Brésil, en Thaïlande, au Sri Lanka et en Afrique du Sud, devant le GHB et le GBL à São Paulo et le cannabis à Bangkok. La convergence s’arrête là. Les études thaïlandaises ont montré que les motivations, elles, se scindent nettement selon un critère qui traverse toutes les présentations, le travail du sexe.

«Pour les travailleuses du sexe, la raison est financière, ce qui se comprend. Certaines nous ont dit que si elles acceptaient de consommer, le client multipliait le tarif par quatre ou cinq», rapporte Akarin Hiransuthikul. «Pour les autres, le mot qui revient est le plaisir sexuel.» Cette différence commande, selon lui, deux approches distinctes de la réduction des risques. «Les travailleuses du sexe n’ont pas vraiment l’autonomie ni le pouvoir de décider de ce qu’elles consomment, par quelle voie et en quelle quantité, parce qu’au bout du compte cela dépend de celui qui achète la passe. Il faut donc travailler tout au bout de la chaîne: comment s’assurer que vous n’êtes pas en danger, appeler une ligne d’urgence, éviter une overdose. Les autres ont beaucoup plus de latitude sur leurs décisions, et là on peut parler des habitudes de consommation, des manières de faire, de la réduction des risques proprement dite.»

Références