Covid/VIH : une décision sanitaire doit-elle être toujours scientifiquement justifiée?*

Du strict point de vue organisationnel, cette CROI virtuelle apparaît comme une réussite. Environ 3 500 inscrits, un taux de fréquentation pour la première session assez spectaculaire, des vidéos et des présentations PowerPoint accessibles (moyennant 495 $ soit 408 €).

*proposition de sujet du bac pour l’après Covid-19.

Et puis comme nous l’expliquait François Dabis, l’un des deux Français du comité d’organisation, la virtualité de cette CROI n’a pas plus replié cette conférence mondiale sur les États-Unis. Elle est restée très américaine, ni plus ni moins. Il est vrai que le non-présentiel aurait dû favoriser la présence des non-Américains. Mais en miroir de l’effacement français en termes de recherche VIH comme de recherche sur la Covid-19, on notera le peu de représentativité —c’est une litote— des pays d’Afrique francophone. 

Humainement, cette CROI est un désastre. Point de rencontres. Guère plus d’échanges. Aucune confrontation. Amérique contre le reste du monde? VIH contre Covid? La CROI 2021 n’a pas vraiment existé. Bien sûr, il a manqué le décorum habituel des CROI, les WC non genrés, les volontaires du quatrième âge —moins nombreux on imagine— qui vérifient votre badge à l’entrée, les mêmes visages iconoclastes depuis 28 épisodes de la CROI, l’aging en sautoir… Et cette coursive haut perchée au-dessus des routes et des échangeurs de Downtown Boston, la ville la plus plébiscitée par les organisateurs de la CROI; cette galerie sans âme où l’on croise des hommes d’affaires affairés, en chemise unie malgré moins dix degrés Celsius, et des femmes, tout autant d’affaires qu’affairées, en tailleur sombre et baskets fluo. Et où tout est si faussement great, ou fine. Une galerie marchande, et marchante, qui relie les principaux hôtels du centre au Hynes Convention Center, sans laquelle la CROI de Boston ne serait pas. Un lieu obligé, peu propice aux rencontres, même si elle y abrite parfois des amours illégitimes, le temps d’un congrès. Il aurait été intéressant de voir comment ces rapports inter-humains si faussement great ou fine s’étaient amplifiés sous le poids de la distanciation sociale imposée par la Covid-19. Et éventuellement, en s’éloignant du Centre de congrès, si on percevait les embruns de l’ère post-Trump?   

Certes, l’Amérique a mis dos à dos Covid et VIH pour le poids des inégalités sociales dans l’accès aux soins, la morbidité et la mortalité. Un accès insuffisant aux informations sur la santé, des soins médicaux tardifs, des maladies chroniques mal gérées, et l’instabilité économique font partie des facteurs qui agissent comme déterminants sociaux de la santé, a-t-il été martelé en plénière. Et les modèles de projection de l’aggravation des inégalités et des comorbidités par le CDC est un signal pour le reste du monde. L’étude «North American AIDS Cohort Collaboration on Research and Design (NA-ACCORD)», qui rassemble plus de 130 000 personnes séropositives, prévoit que, d’ici 2030, plus de 25% des personnes sous traitement anti-VIH auront plus de 65 ans. Et d’ici à 2030, 36% des personnes sous traitement antirétroviral auront plusieurs morbidités, c’est-à-dire au moins 2 comorbidités physiques en plus du VIH. Parmi les personnes âgées de plus de 70 ans, la prévalence de multimorbidités devrait atteindre 69% d’ici à 2030. Le modèle prévoit une augmentation substantielle de la prévalence de l’anxiété (de 36 à 48%), de l’insuffisance rénale chronique (de 16 à 26%), du diabète (de 15 à 24%) et de l’infarctus du myocarde (de 3 à 9%). Et tout cela sans rentrer la Covid dans le modèle… 

Et puis surtout la rencontre entre la Covid et la pandémie de sida aurait mérité probablement plus d’échanges, plus de comparaisons, plus de leçons à tirer de l’histoire du sida qui pèse très positivement dans la lutte contre la Covid. En lieu et place de cette confrontation, on a eu un mille-feuille d’informations scientifiques, dont certaines de haut niveau, comme les communications sur les anticorps monoclonaux ou anti-Spike ou le scaling up de la PrEP. Il manquait, par exemple, une session de restitution d’expériences (RETEX) de la crise Covid, de résilience. Et quid de la parole des personnes atteintes/patients experts, dont même la très coincée CROI avait fini par s’y habituer ? On aurait aimé pouvoir comprendre comment une année de pandémie de Covid a pu à ce point faire perdre pour certains pays, comme les États-Unis, jusqu’à 1,3 points d’espérance de vie. Et des années de progrès.

Analyser les différents programmes de lutte contre la Covid aurait été aussi intéressante. À l’instar de la lutte contre le sida, pendant des années, plusieurs pays, notamment en Europe, ont souffert d’un défaut de doctrine vis-à-vis de la pandémie de Covid. Alors que l’OMS s’est cantonné au “tracer, isoler, dépister”. Une OMS dépassée par la crise Covid, soumise initialement à la pression chinoise qui a retardé les prises de décisions dans la pandémie, puis soumise dans un second temps à la pression Trumpienne. La CROI 2021 illustre bien que plusieurs pays ont un gisement d’expertise, pluridisciplinaire en santé publique, mais qu’il manque cruellement à la fois de doctrine et de «chef de bord» à l’échelle internationale. Pour que cesse une régulation nationaliste des infections émergentes comme des vaccinations. A-t-on vu une seule fois dans l’histoire moderne une pandémie gérée par des stratégies décidées pays par pays? 

Cet article a été publié initialement dans le e-journal de « La Lettre de l’infectiologue » couvrant la conférence, nous le reproduisons ici avec leur aimable autorisation.