Le chemsex, une priorité pour Aides

Groupes virtuels (Facebook, WhatsApp) ou dans la vraie vie, offres de soins sur l’ensemble du territoire, outils de réduction des risques, flyers, etc. Aides multiplie les interventions pour alerter sur les risques liés au chemsex.

Depuis trois ans, à Paris, «le chillout chemsex»1Le chillout désigne un lieu dans les free parties, teknivals etc. pour que les danseurs se reposent et se détendent. Il accueille parfois les espaces d’associations de prévention des risques en milieu festif comme Techno+. se tient le mardi soir au Spot Beaumarchais. Stephan Vernhes, responsable du centre communautaire, explique: «Entre le printemps et l’automne 2016, il y a eu six décès autour de moi: trois par suicide, trois par de possibles conséquences de l’usage de produits. Il y avait urgence à faire quelque chose.» C’est le mardi soir qui a été choisi, car «c’est le plus compliqué, après un week-end de consommation et la descente».

Le principe est celui de l’autosupport entre pairs où tous les sujets peuvent être abordés, sans jugement et dans la bienveillance. Trois ans après, la configuration a quelque peu évolué: les 1er, 2e et 3e mardis du mois, le groupe accueille les garçons qui veulent arrêter, ont arrêté ou sont en réflexion sur leur consommation. Le dernier mardi est dédié à la réduction des risques: accompagnement à l’injection avec des professionnels, analyse des produits avec l’association Charonne… Sont également proposés des entretiens motivationnels, des orientations vers des psycho ou sexothérapeutes, en lien avec l’hôpital Marmottan. En trois ans, entre 400 et 450 personnes ont assisté à ces soirées, à des rythmes irréguliers. «Ils viennent quand ils en ont besoin. Récemment, quelqu’un est revenu après un an d’absence… C’est un lieu pour recréer du lien, car le chemsex, festif au départ, peut couper les gens du réseau amical et quand ça ne va plus, ils sont seuls.»

Le chemsex n’est pas qu’un phénomène parisien: Aides a créé un groupe Facebook, Info Chemsex, réservé aux membres, qui recense près de 1 400 inscrits en septembre. Une quinzaine d’intervenants répondent à des sollicitations très diverses: qualité des produits, recommandations d’addictologue, recherche de seringues, échanges d’information… Un numéro d’urgence sur WhatsApp (07 62 93 22 29) est par ailleurs «destiné à gérer les situations qui requièrent une prise en charge immédiate: sur-dosage, surconsommation, état de mal-être physique ou psychologique (bad trip, angoisse, descente), prise de risques à VIH ou hépatites, modification et altération du comportement préventif, sentiment d’isolement, interactions entre les produits psychoactifs et les traitements à VIH, conséquences délétères de la consommation sur la santé, l’environnement familial, social et professionnel, etc.», explique l’association sur son site.

Fred Bladou, chargé de mission «nouvelles stratégies de santé», garantit que le chemsex est une priorité pour Aides. De fil en aiguille, l’association a développé une série d’interventions destinées aux chemsexers sur l’ensemble du territoire métropolitain, de Niort à Béziers, en passant par Metz ou Toulon: groupes de parole d’autosupport, éducation aux risques liés à l’injection, dépistage des IST, échanges de seringues, analyse de produits…

Carte des actions Chemsex proposées par AIDES dans son réseau partout en France
Carte des actions Chemsex proposées par AIDES dans son réseau partout en France

Car le phénomène, s’il reste difficile à quantifier, se pratique partout. «Le chemsex, c’est très facile: il y a les applications pour rencontrer des partenaires, on peut commander des produits sur Internet, il n’y a plus besoin de dealer… Les nouveaux modes de consommation font que même les gens isolés dans un village peuvent faire du chemsex le weekend», analyse-t-il. Pour lui, le phénomène est en lien avec la société «performative», mais il s’agit de «développer une offre de soins, qui correspond à des pratiques dont on connaît les risques associés». Pour autant, il réfute l’idée d’une catastrophe sanitaire, arguant que les chemsexers se saisissent des outils: «Ils souffrent d’un stigma dans la communauté, on les accuse de contribuer à faire monter les contaminations VIH et les IST. Mais les chiffres montrent autre chose: ils sont sous PrEp, ce qui montre bien qu’ils se soucient de leur santé et ne sont pas dans des pratiques délétères et de souffrance. On a réussi à construire une réaction des usagers, plutôt intéressante et positive.»

Aides et la recherche

Aides, qui a contribué à l’étude Apache de l’OFDT, travaille avec l’Inserm sur l’étude PaacX, «Perceptions, attitudes et attentes vis-à-vis du chemsex de l’ensemble des acteurs concernés» financée par l’ANRS. Après une phase qualitative menée de juin à septembre 20182Les résultats ont été présentés à AIDS IMPACT 2019, elle cherche à appréhender les différents rapports que les usagers entretiennent avec le chemsex et à documenter les besoins des chemsexers et des intervenants en santé ou communautaires pour une meilleure prise en charge. Christel Protière, chargée de recherche à l’Inserm, précise: «La première phase a permis de déterminer différentes modalités d’entrée dans le chemsex: l’une du côté de l’exploration, l’autre de la compensation d’un manque affectif, de difficultés à rencontrer des gens ou à avoir des pratiques sexuelles souhaitées en dehors de la consommation de produits. Les entretiens montrent que les trajectoires ne sont pas linéaires et que ce n’est pas parce qu’on est chemsexer que la catastrophe va forcément arriver…»
Pour la chercheuse, «le chemsex est un symptôme de la civilisation actuelle, où sont mises en avant les questions du consumérisme, de la réification des individus, de l’injonction à la performance qui est venue questionner la sexualité masculine et la sexualité homosexuelle…» Or, si l’usage de mots anglais, différents de ceux utilisés depuis longtemps pour décrire le consommateur, permet d’éviter la confrontation à l’image traditionnelle du toxicomane, le résultat est que souvent «quand la demande de soins arrive, c’est très tard. On voit bien qu’il faut imaginer quelque chose au cas par cas. Souvent les personnes se dirigent vers un addictologue ou un sexologue; or le chemsex convoque sexualité et consommation». Pour créer des interventions adaptées, qui prennent en compte les besoins exprimés par consommateurs et soignants, des ateliers de travail devraient avoir lieu, une fois l’enquête terminée, pour échanger sur les pratiques.

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