Suivre la ligne blanche

Chronique sans lendemain d’un lecteur sans à priori, à l’occasion de la sortie en octobre 2014 de «Extra pure» de Roberto Saviano aux éditions Gallimard, traduit de l’italien par Vincent Raynaud.

Si je jette un oeil à la carte du continent américain, je me dis que les choses sont bien faites. On a planté la coca au Sud, des consommateurs potentiels au Nord, et entre les deux, une zone de passage avec des distributeurs qui font le lien et, sous leur sombrero, s’agitent et déstabilisent tout un pays qui cache ses flaques de mercurochrome rouge sous une couche de sciure blanche floconneuse dont le commerce est joyeusement florissant et nourrit surtout les familles de ceux qui possèdent les armes…

Comme le dit si bien Roberto Saviano, on a compris dans cette zone entre deux que «le pétrole est le carburant des moteurs et la coke celui des corps», et l’on a compris que ces corps en besoin de réjouissances performantes, il y en avait un stock à fournir en «pétrole blanc». On commence par le continent Nord américain, puis on va voir ailleurs, de l’autre côté de l’océan la vaste étendue du continent européen qui dépasse largement l’Oural oh oui da… Sacré voyage!! De la Colombie, Bolivie ou Pérou, au Mexique; du Mexique aux Etats-Unis; du Venezuela ou des caraïbes, à l’Europe, en passant parfois par l’Afrique; de l’Espagne à la france; de l’Italie à la Russie…. Toute mer ou tout océan est bon à traverser en Boeing, bimoteurs, cargos, voiliers ou même sous-marins. Tout canal est bon à emprunter et tout palier est bon à franchir avec le petit bifton pour le videur à l’entrée. On cultive, on transforme, on fait voyager, et on vend à tout consommateur en attente. Il est dit que partout on se poudre les narines à 10, 20, 30, 40 % de pureté d’une poudre qui se monnaye de plus en plus bas pour contenter le plus grand nombre, au nez et à la barbe d’une fiscalité étatique en berne qui crie elle aussi famine. En bref, on fournit en biens de consommation courante une économie souterraine prospère qui semble remplir les poches de clans, communautés, familles plus ou moins unies, prêtes à l’occasion à se tirer dans les pattes, ou même à démembrer et jeter aux chiens errants les insoumis ou les concurrents. Le marché est vaste et il y a de la place pour du beau monde, à condition de ne pas empiéter sur un territoire aux frontières parfois poreuses…

Je m’allonge sur le canapé usé, un cookie dans l’estomac, et j’attends que la farine blanche fasse son impression, mais rien ne vient car ma petite culpabilité inhibe les effets, tant pis, je saurais bien m’y prendre autrement pour augmenter ma vitesse de lecture… Mes bonnes gens du crime organisé, transmettez au passage le bonjour aux morts et aux vivants : El Padrino, El Chapo, Amado Carrillo Fuentes, Osiel Cardenas Guillen, Pablo Escobar, Sandra Avila Beltran, Griselda, Pannunzi, The Brainy Don, etc. Ces grands noms du trafic dont la force de frappe n’a souvent rien eu à envier à celle des forces de l’ordre souvent corrompues, et aux gouvernants qui se débattaient et se débattent encore comme ils peuvent avec une guerre à la drogue qui ne fait qu’engraisser un dragon qui grossit de jour en jour et allume ses feux où bon lui semble en toute impunité… Au Mexique, les cartels de Guadalajara, du Sinaloa, de Tijuana, de Juarez, du Golfe, des Templiers, et en Colombie ceux de Medellin, de Cali, du Norte del Valle ont marqué de leur empreinte des pays aux mains de groupes armés comme les Negros, les Zetas, ou les FARC qui ne rigolent pas avec la défense de ce fond de commerce…

Heureusement, on essaie ici et là de réfléchir et de mettre en place des alternatives crédibles et responsables à cette guerre à la drogue perdue depuis belle lurette, tout en sachant bien qu’il serait utopique de penser pouvoir créer en un tour de main un monde joyeux des enfants heureux et des monstres gentils, en espérant en faire un paradis sur terre…

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