Tchétchénie: La répression contre les homosexuels continue

La disparition du jeune chanteur Zelimkhan Bakaev en Tchétchénie a ravivé ces derniers mois l’inquiétude de la communauté internationale face à l’enlèvement et à la torture de membres de la communauté gaie par la police. 

Originaire de Tchétchénie, mais vivant à Moscou, le chanteur s’est rendu à Grozny le 8 août 2017 à l’occasion du mariage de sa sœur. Il est arrêté quasiment immédiatement par la police, «à cause de son homosexualité», d’après Igor Kochetkov, fondateur du Russian LGBT Network, comme le raconte LCI et les témoignages de ses proches. Depuis, ses proches n’ont pas de nouvelles, et les autorités tchétchènes affirment qu’il aurait quitté le pays.

Dans Le Parisien, Guillaume Mélanie, fondateur d’Urgence Tchétchénie, se montre prudent: «Sa disparition est confirmée, mais on ne peut pas se prononcer sur son décès. Rien ne confirme non plus qu’il a été arrêté à cause de son homosexualité qui n’a jamais été révélée.»

Urgence Tchétchénie souhaite organiser l’accueil en France des homosexuels tchétchènes qui ont voulu fuir le régime les persécutant. L’association organise d’ailleurs le 11 décembre 2017 un concert pour lever des fonds afin de financer l’accueil de ces personnes.

«Des prisons non-officielles»

C’est un article du journal russe Novaïa Gazeta qui a lancé l’alerte le 1er avril 2017. La journaliste Elena Milashina y rapporte qu’une centaine d’homosexuels ont été arrêtés par la police avant d’être torturés et rendus à leur famille pour être tués. Les chiffres exacts sont difficiles à obtenir, évidemment, mais au moins deux personnes ont été assassinées par leurs proches et une troisième est décédée des suites d’actes de tortures. Des victimes réfugiées à Moscou pour fuir leur famille ont affirmé avoir été battues et détenues «dans une prison non-officielle».

Pour Igor Kochetkov, toujours dans Libération, «cela fait des années que le pouvoir tchétchène pratique les détentions et les exécutions arbitraires. C’est l’ampleur du phénomène qui est sans précédent. Comme il n’y a pas eu d’enquête officielle, il est cependant impossible d’avoir une estimation exacte du nombre de victimes de cette répression de masse menée depuis février. Selon nos sources, on estime à plusieurs centaines le nombre d’hommes arrêtés, détenus et torturés en raison de leur orientation sexuelle réelle ou supposée.»

De la première arrestation à la «purge»

Irina Gordienko est une consoeur d’Elena Milashina à Novaïa Gazeta, et elle a participé à l’enquête en Tchétchénie. La journaliste était de passage à Paris à la fin du mois de juin 2017 à l’invitation de l’Association des journalistes LGBT (AJL), afin de recevoir un OUT d’or pour le travail de la rédaction sur la situation des gays en Tchétchénie.

Selon elle, la première «purge» a commencé à la fin du mois de février à partir d’un contrôle anti-drogue. La police a ainsi arrêté un homme lors d’un contrôle parce qu’il avait consommé une drogue légère euphorisante qu’on peut obtenir sur prescription. «Ensuite, en fouillant dans ton téléphone, explique Irina Gordienko, la police a compris que cette personne était homosexuelle et qu’elle connaissait beaucoup de gens. Il y a avait beaucoup de messages, de photos, de vidéos pornos. Or, il se trouve que la famille de cet homme est très connue en Tchétchénie. La situation a donc été rapportée aux officiels. Ces derniers ont récupéré cette liste et l’ont remontée petit à petit, en menaçant les personnes.» Les journalistes n’ont pas réussi à savoir ce qu’il était arrivé à cet homme : «Nous ne savons pas ce qu’il est devenu. Nous savons qu’il a été détenu un moment à Argoun, et des rumeurs suggèrent que ses proches l’ont récupéré.»

Irina Gordienko a confirmé lors de cet entretien que ces prisons secrètes, ciblant les minorités religieuses, les usagers de drogue et les personnes déclarées « radicalisées », et donc pas seulement les gays, existent depuis des années. «Les personnes sont détenues pendant des mois, voire des années, sans que leur proches ne sachent où ils sont. Les autorités font ce qu’ils veulent de ces prisonniers, la constitution russe ne s’applique pas là-bas.» Selon les informations recueillies par Novaïa Gazeta, ces personnes seraient sévèrement battues et torturées à l’électricité.

Pour Irina, la société extrêmement conservatrice du Caucase nord est le théâtre d’abus des droits humains, pas seulement gays et LGBT. Les femmes, par exemple, n’ont aucun droit et sont à la disposition de leurs proches, père ou frères:  «Les lesbiennes vivent encore plus cachées. Si elles refusent de se marier, les proches se doutent de quelque chose et certaines ont été forcées de quitter le pays.»

Dans le cas de l’arrestation des homosexuels, les autorités ont manipulé l’opinion publique, selon la journaliste : «Ils n’ont pas tué directement des homosexuels, ils ont utilisé la notion de crime d’honneur, qui existe encore dans les montagnes du Caucase. Pour laver son honneur, le clan doit disposer de toute personne disgraciée.» Ainsi, chaque individu arrêtée doit être récupérée par trois personnes du clan, en présence de la police et des représentants politiques. Si la personne arrêtée avoue alors être gay en public , c’est un très grand déshonneur, et une humiliation publique. «Les autorités déclarent ensuite que c’est au clan de décider du sort de l’intéressé. Il faut comprendre que si une personne “jette l’opprobre” sur son clan, il a des répercussions pour tout le monde : les femmes ne peuvent plus prétendre au mariage, d’autres personnes vont perdre leur emploi, le clan entier peut être alors rejeté hors de la société tchétchène.»

Plusieurs dizaines de personnes ont fui, selon la journaliste, parce que leur famille ne voulait pas les tuer, «heureusement ! Mais la pression clanique est terrible. Et les gens ont besoin d’un visa pour quitter le pays, il leur faut donc négocier avec les ambassades et cette demande les expose.»

Quand ils ne sont pas arrêtés et torturés, les homosexuels sont exposés au chantage des forces de l’ordre, tel cet homme qui a dû payer chaque mois pendant un an une rançon à cause d’une vidéo montrant qu’il était gay. Après avoir essayé de fuir à Moscou pendant quelques mois, la police l’a retrouvé et a continué à lui demander de l’argent.

Les gouvernement tchétchène et russe face à la réaction internationale

La rédaction du journal russe a été surprise par la réaction internationale suite à la parution des articles. «Cela fait des années qu’on essaye d’écrire sur les abus de droits humains dans la région. Après cet article, peu d’autres médias russes ont couvert cette histoire, à part sur internet, et une chaîne d’information internationale à Moscou. Mais, face à la réaction internationale, les autorités politiques et religieuses ont été obligé de réagir. Même si ça a été pour reprocher aux homosexuels d’avoir déshonoré la nation et la religion.»

La déléguée des droits de l’Homme auprès du Kremlin, Tatiana Moskalkova, chargée de l’enquête sur les violences dénoncées en Tchétchénie, n’a pas fait l’unanimité lors de sa nomination, par sa position réservée sur ces sujets; pourtant, selon Irina Gordienko, «Tatiana Moskalkova était vraiment choquée par les exactions. Elle a fait remonter les informations jusqu’à Vladimir Poutine et elle a demandé à une commission d’enquêter sur la situation. Grâce à elle, Vladimir Poutine a prononcé les mots «gays» et «prison», et ça a été repris dans les réseaux officiels.»

Globalement, la situation des gays et des personnes LGBT en Russie s’améliorent très lentement : «Nous avons été derrière le rideau de fer pendant 70 ans. L’homosexualité est tolérée tant que les personnes ne parlent pas. Derrière les portes fermées, on fait ce qu’on veut.»  La société russe est très conservatrice, en particulier dans les petites villes, «C’est plus facile d’être ce qu’on veut dans les grandes villes, explique Irina Gordienko. Mais, dans les petites villes américaine aussi, il y a beaucoup de conservatisme et de xénophobie.»

Les autorités russes sont très sensibles à l’opinion publique, donc la journaliste pense qu’il y aura peut-être des conséquences pour Kadirov, même si les tenants et les aboutissants des relations entre Poutine et Kadirov ne sont pas bien connus. En tout cas, la Tchétchénie est un pays très petit, «une violence de cette ampleur n’aurait pas pu avoir lieu sans l’approbation des officiels», a commenté la journaliste. «Kadirov considère la république comme sa possession et il fait ce qu’il veut, quitte à piétiner des règles sociales très importantes dans la société tchétchène, comme humilier des personnes âgées en public.»

Les responsables tchétchènes, en attendant, veulent «des excuses à genoux», de la part des journalistes qui à leur yeux, ont sali l’image du pays, en rapportant ces exactions. «C’est une homme ambitieux», répond Irina Gordienko. «Nous, à  la rédaction, nous sommes simplement fières, parce que nous avons aidés ces personnes.»

Une première plainte

De son côté, l’association russe LGBT Network a ouvert une ligne téléphonique d’urgence, malgré la crainte chez beaucoup de personnes homosexuelles que ce ne soit un piège. L’organisation a cependant pu évacuer environ 80 personnes vers d’autres régions de la Fédération de Russie, avant de les transférer hors du pays si nécessaire.

Aujourd’hui, le principal obstacle à l’arrêt de cette répression, c’est malheureusement le silence des victimes, la plupart du temps incapables de témoigner à visage découvert. Mais les activistes et les journalistes s’organisent: Maxime Lapounov a été le premier, le seul pour le moment, à porter plainte contre les autorités tchétchènes à visage découvert en août 2017. Lors d’une conférence de presse organisée le 16 octobre 2017, il a raconté avoir été retenu 12 jours dans une cellule en Tchétchénie, où il a été torturé pour qu’il révèle le nom d’autres homosexuels.

La déléguée Tatiana Moskalkova, a annoncé avoir reçu cette première plainte et l’avoir remise au Comité d’enquête russe, qui est chargé des principales enquêtes dans le pays.

 

Contexte : L’épidémie de VIHVIH Virus de l’immunodéficience humaine. En anglais : HIV (Human Immunodeficiency Virus). Isolé en 1983 à l’institut pasteur de paris; découverte récemment (2008) récompensée par le prix Nobel de médecine décerné à Luc montagnier et à Françoise Barré-Sinoussi. en Russie

La situation épidémique de L’Europe de l’Est et de l’Asie centrale est extrêmement préoccupante. C’est la région du monde où l’épidémie de VIH/sida progresse le plus rapidement : Dans les 6 dernières années, on compte plus de 60% de nouveaux cas de personnes infectées. La mortalité y a également augmenté, de plus de 30%, alors qu’au niveau mondial, elle est en recul, de 45%.

En 2015, 65% de personnes atteintes dans cette région du monde vivaient en Russie, où on estime que plus d’un million de personnes vivent actuellement avec le VIH. Les modes de contamination les plus fréquent sont les rapport hétérosexuelle et l’usage de drogue injectable. Les hommes ayant des rapports avec d’autres hommes sont de plus en plus exposés face au VIH, sans qu’on puisse obtenir de données précises.

Des sociétés locales, tournées vers les valeurs traditionnelles, religieuses et morales, des politiques extrêmement frileux, l’absence de coopération entre le système public et les organisations non gouvernementales sur ces questions sont autant de freins à la lutte contre l’épidémie. Les populations les plus exposées au VIH sont marginalisées et n’ont pas accès à l’information et à la prévention : Les usagers de drogues sont considérés comme des irresponsables et des criminels dans le cadre de la loi pénale et 50 % des personnes incarcérés en Fédération de Russie le sont pour des délits mineurs liés aux drogues; les homosexuels masculins sont fortement discriminés, et sont obligés de se cacher; le travail du sexe est criminalisé.

Cette épidémie, beaucoup plus tardive que celles qu’ont connu l’Europe de l’Ouest et l’Afrique, a seulement commencé dans les années 95. Elle est devenue très préoccupante au début des années 2000. Pourtant, aucune des mesures dont on connaît l’efficacité pour enrayer le nombre de contamination n’a été mise en place, comme l’accès aux traitements à grande échelle (substitution aux opiacés, anti-vih et contre les hépatites), ou l’accès aux dispositifs de réduction des risques.