Pierre Bergé, Matthieu Riegler, Grenoble, 2012. Droits: CC.

On notera en préambule que Pierre Bergé est décédé neuf jours exactement après la sortie de « 120 battements par minutes », le beau film de Robin Campillo sur l’aventure d’Act Up, (grand prix du jury du festival de Cannes 2017) qu’il avait produit au travers de Hugues Charbonneau (Les films de Pierre). Court-circuit saisissant de l’histoire, ce même Act Up qu’il avait défendu contre vents et marées, maintenu à flot, soutenu, plébiscité.

Pour notre part, on se souviendra d’un certain Sidaction 1996 et comment il avait défendu l’indéfendable après les invectives de Christophe Martet, et plus encore de son «mari de l’époque», au Ministre de la Santé en exercice Philippe Douste-Blazy. Nous étions quelques uns invités à assister à ce qui fut un fiasco monumentale pour les montants des dons du Sidaction, les journaux de France et de Navarre avaient fixé cet instant dramatique et consternant, et nous nous retrouvions quelques-uns sur cette photo d’archives avec Didier Jayle et Michel Kazatchkine notamment. Pierre Bergé défendait ses troupes.

Pour ma part, mon premier souvenir de notre rencontre revient à autre Sidaction, celui d’une visibilité publique du sida et de la collecte de fonds qui n’avait pas de précédent. C’était le 7 avril 1994, l’émotion et les dons coulèrent à flot avec notamment le témoignage de Barbara, femme séropositive, et aussi le baiser public de Clémentine Célarié. C’est le moment où l’association des Artistes conte le sida, qu’avait fondé Pierre Bergé, Act-Up, AIDES, Arcat Sida, qu’il avait aussi créé avec Jean-Florian Mettetal —mort du sida— et Fredéric Edelman, et une poignée de cliniciens ou de chercheurs devenaient Ensemble Contre le Sida, avec la réussite que l’on sait: 100 associations et 120 programmes en moyenne soutenus chaque année avec plusieurs millions d’euros annuels grâce aux dons. Et un rayonnement international indiscutable. Et Pierre Bergé toujours à la commande, figure de proue avec Line Renaud d’une visibilité publique du sida au travers de la collecte de fonds. Pierre Bergé innovait, Pierre Bergé assurait plus que le job, chef d’orchestre d’une charité publique 2.0, plus ou moins bien ordonnée.

Pour notre petite équipe de Vih.org, nous aurons le souvenir extrêmement précis d’un rendez-vous avec Pierre Bergé pour, comme tout le monde dans la lutte contre le Sida, obtenir un soutien financier. Le rendez-vous avait été préparé de longue date par Eric Fleutelot, aujourd’hui au Ministère des affaires étrangères, et Bertrand Audoin aujourd’hui à l’IAPAC1, fidèles grognards de Pierre Bergé dans la lutte contre le sida, et aujourd’hui orphelins. Notre but était d’obtenir de sa fondation une aide substantielle au passage de la version papier de Transcriptases à la version internet, Vih.org. Nous étions arrivés fort en avance dans les luxueux locaux de Pierre Bergé et Yves Saint Laurent au 5 avenue Marceau. La recommandation avait été de «faire vite» et «surtout de ne pas parler d’argent avec Pierre»… Et c’est dans la salle de réunion, sous le portrait d’Yves Saint Laurent peint par Andy Warhol, que nous avons pu échanger 15 minutes montre en main après 30 bonnes minutes d’attente, les entretiens se succédant, la porte s’ouvrant et se fermant à rythme effréné, qui pour un romancier marocain, qui pour un banquier, etc… D’emblée, Pierre Bergé avait raccourci la présentation de notre travail faite par Eric Fleutelot:

«—Oui mon petit Eric mais pourquoi sommes-nous là au fait. Je connais vih.org!», raccourcissant d’autant le temps de la réunion. Pierre Bergé savait exactement ce que nous faisions, qui nous étions et ce que nous venions chercher.

Arrachant l’iPad de Charles Roncier, rédacteur en chef adjoint de Vih.org: 

« —J’ai le même à la maison pour lire le Monde.» (dont il était actionnaire).

Le mécène esthète et homme d’affaire nous avait fait une démonstration de jeune geek du haut de ses presque 80 ans, s’avérant à la fois précis, clair et d’une intelligence dont la rapidité était parfois difficile à suivre.

Très favorable à la réunion de Transversal, le journal du Sidaction, et de Transcrisptase/Vih.org, il est aussi partisan du passage de la version papier au web, même s’il soutiendra la presse écrite par ailleurs. Evoquant la nécessité d’un site non pas seulement Vih.org mais HIV.org avec cette sentence légèrement élitiste: «Aujourd’hui tout le monde parle anglais! On est pas là pour sauver les cochers à fiacres.»

  • 1. International Association of Providers of AIDS Care