Les usages de drogues, mais aussi le prisme par lequel ils sont observés, ont considérablement évolué depuis 20 ans. Le champ des «drogues» est devenu celui des «conduites addictives», englobant ainsi les substances psychotropes licites et illicites puis les addictions sans produits. à la figure du «drogué» se sont substitués de multiples profils, de «l’ancien héroïnomane des années 1990 sous substitution» au «psychonaute» commandant des research chemical (RC) (nom fréquemment donné par les usagers aux nouvelles drogues de synthèse [NPS]) sur Internet en passant par «l’usager-revendeur de MDMA (3,4-méthylènedioxy-méthamphétamine)» ou encore le «teuffeur» polyusager et amateur occasionnel d’effets hallucinogènes1. La consommation de produits psychotropes peut être qualifiée de récréative, festive, problématique, etc. L’addiction aux opiacés a remplacé la dépendance à l’héroïne et n’est plus désormais synonyme d’injection. Autant de glissements sémantiques qui rendent compte des profondes transformations survenues en 20 ans des usages de drogues – et de leurs représentations – et de la considérable diversification des pratiques englobées par ces termes.

Imprégnation persistante de la population française par le tabac et l’alcool

Depuis le début des années 1990, les usages de tabac se sont transformés ; ils ont d’abord baissé sous l’effet des hausses de prix et d’une certaine dénormalisation soutenue par les interdictions entrées en vigueur. Leur maintien à un niveau relativement élevé s’inscrit désormais dans un contexte différent avec une offre importante de produits de substitution et l’apparition de la e-cigarette qui n’a toutefois pas fait massivement reculer le tabagisme. Depuis le milieu de la décennie 2000, des fumeurs s’emparent de la e-cigarette pour tenter de diminuer leur tabagisme, de reprendre le contrôle, à défaut de parvenir à un arrêt total de la consommation. Ainsi, en 2014, 82%des vapofumeurs (fumeurs à la fois de tabac et d’e-cigarette) indiquaient avoir réussi à diminuer leur consommation de tabac de neuf cigarettes en moyenne, 400 000 fumeurs (sur 13 millions) estimaient avoir réussi à arrêter de fumer par ce biais. Dans un contexte encore très marqué par la controverse scientifique, la vaporisation pourrait conduire à une baisse de la prévalence tabagique à l’avenir, même s’il est encore trop tôt pour le dire. L’entrée dans le tabagisme tarde toutefois à régresser. En lien, peut-être, avec un ensemble de mesures prises entre 2003 et 2010 dans le but de protéger les mineurs, l’âge moyen d’expérimentation du tabac descendu jusqu’à 13,4 ans en 2005, recule progressivement, s’établissant autour de 14 ans à partir de 2011, alors que l’âge moyen du passage à la consommation quotidienne est passé, en 12 ans, de 14,6 ans à près de 15 ans en 2014. Le tabac demeure à ce jour, la première substance consommée régulièrement à 17 ans avec 32,4% de fumeurs réguliers à cet âge2, contre 41,1%en 2000.

La consommation d’alcool, quant à elle, a connu une baisse régulière en France depuis les années 1950, tendance qui s’est poursuivie en dépit d’un ralentissement depuis le milieu des années 19903. Cette baisse est surtout liée à la diminution de l’usage de vin. La part des 1575 ans qui consomment de l’alcool tous les jours a, en effet, été divisée par deux en 20 ans, passant de 24%en 1992 à 10%en 2014. La pratique la plus courante est désormais la consommation occasionnelle d’alcool. Cependant, si les adultes déclarent une consommation courante mais moins importante qu’autrefois en volume, en particulier les femmes, les jeunes déclarent plus souvent, depuis quelques années, une consommation ponctuelle mais forte, pratique qui décroît après 25 ans. La consommation mensuelle de six verres ou plus lors d’une même occasion (alcoolisation ponctuelle importante [API]) concerne environ un jeune sur quatre entre 15 et 34 ans4. Le vin est délaissé au profit de la bière, des alcools forts et de nouveaux types de boissons alcoolisées, d’arômes et de mélanges sucrés qui visent des publics plus jeunes et plus féminins. Parmi les adultes, la plupart des consommateurs d’alcool ont un usage contrôlé, mais près d’un sur dix peut être considéré comme ayant un usage problématique (quatre fois plus souvent les hommes que les femmes). Depuis quelques années, on observe un rapprochement des conduites d’alcoolisation des hommes et des femmes, qui semble aller de pair avec une dynamique d’uniformisation des rôles sociaux. Ce rapprochement apparaît en effet davantage dans les classes favorisées que dans celles qui le sont moins et parmi les actifs occupés que chez les inactifs ou chômeurs5.

Des transformations durables dans le champ des drogues illicites

Si certaines tendances relèvent d’effets de mode, auxquels les plus jeunes se montrent particulièrement réceptifs ou de phénomènes circonscrits dans le temps, tels que le retour actuel du comprimé d’ecstasy après une chute régulière de sa popularité au cours des années 20002,4, ou encore l’usage du GHB/GBL (gamma-hydroxybutyrate/gammabutyrolactone), substance industrielle circulant jusqu’alors dans certains milieux festifs gay, s’étant diffusé parmi de jeunes fêtards n’appartenant pas à ce milieu par le biais des clubs «gay-friendly» à la fin de cette même période1. D’autres facteurs répondent à des tendances plus lourdes, lesquelles ont, sur une dizaine d’années ou plus, transformé en profondeur le champ des drogues et des addictions. Il s’agit, en particulier, de l’adoption au cours de la décennie 1990 d’une politique de réduction des risques et des dommages (RdRD), marquée notamment par la diffusion des traitements de substitution aux opiacés (TSO) ; l’installation concomitante et le développement en France du mouvement contre-culturel et musical «techno» ; puis, dans les années 2000, le cycle européen de diffusion de la cocaïne, toujours à l’œuvre en France1. De même, les évolutions majeures des marchés et trafics ont conduit au cours des quinze dernières années à un accroissement radical de l’accessibilité des produits. Plus largement, la progression de la place du cannabis dans la culture occidentale modifie le rapport aux substances des nouvelles générations et progressivement celui de la population générale. Enfin, les conséquences de l’intensification de la crise économique en cours sur les populations les plus vulnérables ne seront probablement attestées que dans plusieurs années6.

Implantation «culturelle» du cannabis

Sur la période 1992-2002, on a assisté à un accroissement important des usages occasionnels et réguliers de cannabis. L’évolution concernait essentiellement les classes d’âge les plus jeunes, puis a eu tendance à se diffuser aux autres générations. Cette tendance demeure assez limitée, du fait d’un effet «cycle de vie» qui amène fréquemment les usagers à diminuer ou cesser leurs usages avec l’arrivée des diverses responsabilités professionnelles ou familiales (Fig. 1).

Figure 1. Évolution de la proportion d’usage actuel de cannabis parmi les 18-64 ans entre 1992 et 2014 (en %). Sources : Baromètre santé 1992, 1995, 2000, 2005, 2010, 2014, INPES, exploitation OFDT

La période 2002-2010 a ensuite été le théâtre d’une relative stabilisation suivie d’un recul de l’expérimentation et surtout des usages plus réguliers, essentiellement parmi les plus jeunes. Malgré une reprise à la hausse observée sur les dernières données 2014 à la fin de l’adolescence et en population adulte, il faut souligner que les niveaux d’usage des plus jeunes apparaissent pour leur part à la baisse entre 2010 et 2015. Parmi les adultes, le phénomène continue à avancer dans les classes d’âge en suivant les générations.

Si la diffusion des usages est facilitée par l’offre très dynamique, renforcée par le développement continu de l’autoproduction (le nombre d’autocultivateurs était estimé entre 80 000 et 200 000)7, elle l’est aussi par la normalisation «culturelle» progressive de la consommation, au moins expérimentale, de cannabis dans un large pan de la population française. En témoignent les 17 millions de Français qui disent avoir déjà consommé ce produit en 20148 (contre 9,5 millions en 2002), les débats récurrents autour de la légalisation de l’usage, mais aussi la mobilisation d’usagers qui s’organisent, en particulier autour de l’herbe. Perçu comme un produit naturel, voire bio, ses adeptes valorisent volontiers la notion de goût et de terroir. Entre diabolisation du cannabis et ignorance des dangers, réels, de sa consommation, la population française ne semble pas encore partager une approche rationnelle du produit.

Accès aux traitements de substitution

La libéralisation de l’accès aux traitements de substitution à base de méthadone puis de buprénorphine haut dosage (BHD) au milieu des années 1990 a radicalement transformé les consommations d’opiacés. Elle a eu pour effet immédiat de réduire drastiquement le marché de l’héroïne, de même que le nombre de surdoses, alors que la vente libre de seringues puis la distribution de matériel d’injection, associées à une certaine libéralisation de l’information (autosupport) avaient déjà amorcé une baisse de la transmission du virus du sida parmi les injecteurs. Par ailleurs, elle a permis à nombre d’usagers dépendants de l’héroïne d’obtenir un répit dans la recherche du produit et de retrouver une insertion sociale. Le développement de marchés noirs de ces médicaments les a installés à la frontière entre drogues et médicaments. Ils peuvent ainsi être chronologiquement le premier opiacé expérimenté, comme se révéler à l’origine d’une dépendance à cette classe de produits, en dehors même de toute consommation d’héroïne. Ils viennent, pour ces usagers, durablement ou de manière cyclique, remplacer l’héroïne, en l’absence de la somme nécessaire pour acheter sa dose ou quand la qualité du produit circulant est trop aléatoire, transformant «l’héroïnomane» en un polyusager dépendant des opiacés, potentiellement capable de faire face au quotidien tout en gérant sa dépendance. L’ensemble de ces transformations a conduit à une relative dédramatisation de l’image de l’héroïne, effritant, pour une part des générations actuelles d’amateurs de drogues, le lien symbolique entre héroïne d’une part, et dépendance, déchéance sociale, surdose et sida d’autre part (en effet, beaucoup ignorent le risque de surdose qui persiste avec le sniff, de même qu’une consommation non quotidienne peut être à l’origine d’une dépendance rapide). Le fait que le mode d’entrée courant dans l’usage d’héroïne soit désormais le sniff, qui reste la seule voie d’administration pour la majorité des jeunes usagers, même dépendants, contribue également à en adoucir l’image. Il s’ensuit l’apparition plus fréquente, en particulier dans les régions frontalières au nord et à l’est où l’héroïne est disponible et bon marché, de jeunes usagers n’étant pas forcément désocialisés. Relativement éloignés des mondes des drogues, ils sont peu au fait des pratiques destinées à réduire les risques et les dommages liés à leur consommation, en particulier s’ils en viennent à injecter, et souvent isolés face à leurs problèmes dès lors qu’ils sont devenus dépendants.

Développement du mouvement festif et techno : l’émergence du concept d’usage récréatif

Au cours des années 1990, le développement en Europe du mouvement culturel «électro», s’est accompagné de la diffusion, dans des milieux à la recherche de modes de vie alternatifs, de l’usage d’un nouveau produit, l’ecstasy, dont les effets apparaissaient en phase avec cet univers musical : endurance (tenir plusieurs jours), ressenti particulier de la musique (être dans le son), sentiment d’empathie et de désinhibition favorisant la convivialité.

On a vu se développer en Europe de nouvelles formes d’usages, émerger des profils d’usagers inédits, tandis que les substances consommées allaient se diversifiant. Les fondateurs de cette contre-culture revendiquaient alors un usage de drogues uniquement récréatif (c’est-à-dire lorsqu’il n’entraîne ni problème de santé, ni trouble du comportement nuisible pour soi ou pour les autres), bannissaient l’injection, usant plutôt des voies orale, sniffée ou fumée, tentant de maintenir des consommations non régulières. Actuellement, la MDMA (poudre ou cristal) ou l’ecstasy (comprimés) sont consommées dans un cadre où circulent, outre le cannabis et l’alcool, omniprésents, d’autres stimulants (amphétamine, cocaïne), des hallucinogènes naturels ou non (LSD, kétamine, etc.), des NPS ou encore, moins systématiquement, opiacés et tranquillisants pour réguler les effets des autres produits consommés.

Au cours des 20 dernières années, le nombre d’amateurs de musique électro a considérablement augmenté, favorisant l’émergence d’un nouveau courant culturel qui normalise les usages de psychotropes. Outre les multiples free parties, regroupements de taille limitée, organisés sans autorisation, des événements plus larges sont organisés, les «multi-sons» soumis à autorisation (terme apparu au cours des années 2000). Elles peuvent être légales, déclarées et répondant au cahier des charges réglementaire et désignées par le terme de raves (parties) ou non déclarées et donc non autorisées et nommées alors free (parties). Ou encore les «teknivals», manifestations de grande ampleur attirant un public très large de même que les zones «off», festivals alternatifs de musique organisés en marge d’un festival officiel. Le public de la scène alternative se diversifie, attirant de jeunes urbains comme de jeunes ruraux qu’il familiarise avec les produits. Parallèlement, la musique électro est sortie des seuls événements relevant d’une culture alternative en entrant dans l’espace festif conventionnel, clubs, discothèques ou bars musicaux.

Cocaïne, produit phare des années 20009

Sous la pression du trafic qui s’est alors orienté vers l’Europe, la France, comme ses voisins, a connu au cours des années 2000 une croissance continue de la consommation de cocaïne (Fig. 2) : en 2014, 5,6%des 18-64 ans l’ont expérimentée au cours de leur vie alors qu’ils étaient seulement 1,2%en 1995. Sortant des milieux favorisés dont elle était l’apanage, elle s’est diffusée vers les classes moyennes ou populaires, portée par son image de performance et de réussite et par une offre extrêmement dynamique. Cette hausse des niveaux de consommation en France s’est poursuivie alors que les pays les plus consommateurs en Europe (Royaume-Uni et Espagne) voyaient leurs prévalences baisser depuis le milieu des années 2000.

Figure 2. Évolution de l’usage actuel des principales drogues illicites (hors cannabis) entre 1992 et 2014 parmi les 18-64 ans (en %) Sources : Baromètre santé 1992, 1995, 2000, 2005, 2010, 2014, INPES, exploitation OFDT

En dépit de l’expérience des consommateurs les plus anciens, qui ont eu à gérer la dépendance psychique tenace, voire les troubles psychiatriques consécutifs à un usage répété, la cocaïne reste pour les plus jeunes usagers un produit festif et valorisant, dont le seul véritable garde-fou est le prix. Sa large disponibilité en a fait le premier produit illicite rencontré par le jeune public (après le cannabis), avant qu’elle ne soit supplantée par l’ecstasy auprès de la nouvelle génération, au début de la décennie 2010.

Des frontières devenues poreuses dans les années 2000

Enfin, au cours des années 2000, une porosité s’est développée, par le biais de jeunes en errance, entre deux espaces de consommations jusque-là relativement disjoints: d’une part l’univers des «usagers classiques», le plus souvent précaires, centrés sur les opiacés, l’alcool et la cocaïne, et d’autre part celui de l’espace festif techno. Celle-ci est à l’origine d’un échange entre ces deux cultures, portant sur les substances mais surtout sur les modes d’usage, multipliant la variété des pratiques possibles. Ainsi, si les opiacés demeurent injectés par une part des usagers dépendants, l’héroïne est actuellement majoritairement sniffée. à l’inverse, l’injection de la cocaïne s’est considérablement développée parmi les usagers les plus précaires. Ces derniers peuvent injecter également les drogues de synthèse, traditionnellement consommées par voie orale ou sniffée en espace festif. La technique dite de la «chasse au dragon», désignant l’usage des produits par voie fumée en respirant les vapeurs issues de la substance déposée sur une feuille «d’aluminium» que l’on chauffe avec un briquet (chauffé, l’aluminium est en réalité toxique, les structures de RdRD fournissent d’autres supports) s’est également étendue au-delà du monde alternatif des travellers (personnes ayant adopté un mode de vie alternatif et nomade, le plus souvent dans le cadre du mouvement techno) vers des usagers plus traditionnels comme une alternative à l’injection, pour consommer un produit tel que l’héroïne, encore relativement absent de la scène festive alternative.

Décollage de l’offre de produits de synthèse

Pressentie depuis la fin des années 1990, où des substances synthétiques peu connues circulaient à la marge dans les espaces festifs alternatifs, la multiplication du nombre de molécules synthétiques différentes en circulation ne démarre réellement en France qu’à partir de 200810.

Entre 2008 et 2015, 176 nouvelles substances ayant circulé au moins une fois en France ont été recensées via le réseau du Système d’identification des toxiques et des substances (SINTES) de l’OFDT, mais beaucoup plus sont proposées à la vente sur Internet. La recherche de ces substances reste à l’heure actuelle relativement circonscrite à des personnes déjà usagères de drogues, mais semble se développer ces dernières années; en 2014, 1,7%des Français déclaraient avoir déjà pris un cannabinoïde de synthèse au cours de leur vie, soit un niveau équivalent à celui des expérimentateurs de LSD ou d’héroïne. En outre, les amateurs de psychotropes les consomment régulièrement à leur insu, croyant prendre une drogue «classique». Le nombre de substances qui semblent réellement circuler de manière significative reste limité (10 à 15), mais de nombreuses autres apparaissent plus aléatoirement. Leur consommation, surtout inopinée, appelle, actuellement, un renforcement de la transmission des pratiques de RdRD.

Conclusion : une réalité de plus en plus hétérogène

Plus que le produit, ce sont les trajectoires de vie, l’intensité, les circonstances, et surtout les conséquences de l’usage qui vont différencier le consommateur posant problème du consommateur récréatif. En écho à la grande diversification des produits disponibles, la figure de l’usager de drogues qui va au-delà de l’usage occasionnel (si l’on excepte l’alcool, le tabac et le cannabis qui est, pour une majorité de ses utilisateurs, le seul produit illicite consommé) est désormais celle du polyusager, et l’alcool occupe souvent une place importante. La gamme des substances impliquées dépend du cadre et des fonctions de l’usage. La concurrence entre différents produits aux propriétés proches ou non oriente les choix selon le rapport qualité-accessibilité/prix d’un produit à un instant et dans un lieu donnés. Ainsi, la crise économique en cours oriente nombre d’usagers de drogues vers les médicaments, moins chers.

Les changements de générations amènent aussi à un retour cyclique de problématiques telles que l’apprentissage des pratiques de RdRD. Cependant, même si l’impact de la RdRD sur les modes d’usage demande à être évalué quantitativement, les observateurs (professionnels, réseau TREND, etc.) semblent rapporter plus fréquemment un infléchissement des pratiques en lien avec les messages de RdRD : en 2015, la consommation de quart ou de demi-comprimés d’ecstasy semble s’être largement diffusée. L’usage de la voie inhalée pour consommer de l’héroïne progresse chez les usagers problématiques, limitant ainsi les risques liés à l’injection. Face à cette hétérogénéité des situations vis-à-vis des produits, de nouvelles approches, s’appuyant notamment sur la connaissance croissante des mécanismes neurobiologiques de la dépendance recréent une homogénéité nosologique autour de l’addiction. Elle y englobent désormais des dépendances comportementales, ou addictions sans produit, qu’il s’agisse des jeux d’argent et de hasard, des jeux vidéo, d’Internet mais aussi de l’addiction au travail ou au sport, au sexe, ou encore de troubles du comportement alimentaire, apportant ainsi un nouvel éclairage sur les risques de l’usage de drogues11.

La complexité du champ impose de disposer d’outils d’observation variés et nombreux, adaptés aux populations spécifiques comme à la population générale, exercice auquel s’applique l’OFDT depuis sa création, en s’appuyant sur son propre dispositif d’enquêtes et sur les données produites par d’autres institutions. Reposant en grande partie sur des données déclaratives, ce système d’observation entre par ailleurs en résonance avec les grands principes de la RdRD dans le souci de penser les questions liées à ce champ en écoutant la parole des usagers et des acteurs de terrains qui sont à leur contact au quotidien.

 

Une forme de mondialisation: des substances de plus en plus accessibles par tous

Certains produits se trouvent en plus grande quantité sur le territoire que dans les années 1990-2000, à commencer par le cannabis du fait d’un trafic très actif et surtout de pratiques croissantes d’autoculture3. Par ailleurs, le développement à partir des années 2000, et toujours en cours, d’un micro-trafic, d’abord de cocaïne, puis d’héroïne a élargi l’accès à ces substances aux petites villes de province, aux aires péri-urbaines et rurales, rendant possibles des initiations dans des zones jusqu’alors non concernées. Il s’agit de petits réseaux de vente ou d’usagers groupant leurs moyens pour aller s’approvisionner directement auprès de semi- grossistes au-delà des frontières ou dans les métropoles régionales. Par effet d’enchaînement, l’élargissement de la demande suscite des vocations d’usagers-revendeurs qui financent ainsi leur propre consommation et accroissent le niveau de l’offre.

Parallèlement, entre 1990 et 2010, certains prix ont diminué, en particulier celui de la cocaïne et de l’héroïne, les rendant de fait plus abordables. La remontée du prix de la cocaïne depuis 2010 participe sans doute à diminuer l’accessibilité pour les plus jeunes, mais cette tendance est compensée par le développement actuel des ventes en petites quantités (demi-gramme, quart de gramme) destinées à maintenir le produit à la portée des moins aisés. D’autres produits sont maintenant facilement accessibles par l’achat sur Internet: champignons et autres plantes hallucinogènes ou encore les innombrables NPS, lesquels sont revendus sur les lieux ou les événements festifs sous des noms souvent fantaisistes. Le monde virtuel et électronique permet également aux jeunes hyperconnectés d’échanger des informations au degré de fiabilité variable. Internet, par le biais du dark Web (partie non référencée du Web utilisée pour mener des activités illégales: ventes d’armes, de drogues illicites, de papiers d’identité, etc.) où les échanges y sont cryptés, devient également depuis plusieurs années l’instrument, quoiqu’encore très minoritaire, de diffusion de drogues classiques.

 

  • 1. Costes JM (Dir.). Les usages de drogues illicites en France depuis 1999 vus au travers dudispositifTREND.Saint-Denis:OFDT2010.
  • 2. Spilka S, Le Nezet O, Ngantcha M, Beck F. Les drogues à 17 ans : analyse de l’enquête Escapad 2014. Tendances 2015;100. 8 p.
  • 3. OFDT. Drogues, chiffres clés (6e édition). Saint-Denis: OFDT 2015. 8 p.
  • 4. Beck F, Richard JB, Guignard R, Le Nézet O, Spilka S. Les niveaux d’usage des drogues en France en 2014. Tendances OFDT 2015;99. 8 p.
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