Côté mauvaises nouvelles – voire consternations – on notera cette année : les rares criticologues gaulois, qui ne sont toujours pas convaincus par le niveau de risques, et de protection (86 %) démontré avec la PreP dans l’essai PROUD et ANRS-IPERGAY1. Au registre que la communication grand public qui l’accompagne, incontrôlable par essence, dépasse largement les cibles auxquelles la Prep devrait être “réservée”. Cibles que l’on discerne parfaitement dans cette CROI de Seattle : HSH à hauts risques, couples sérodiscordants en attente d’effet Tasp (cf infra); travailleur(e)s du sexe, ou personnes, notamment jeunes, exposées aux violences sexuelles (à défaut de Pep ) (?) Même si la RTU , qui ne devrait pas tarder en France, dans l’attente du feu vert imminent de l’ANSM, ne dispense pas d’une réflexion sur la désinhibition (prévisible), l’accompagnement associatif et étatique (délicat) et l’évaluation de la Prep libérée (impératif). Tout en mettant en place des programmes de recherche-action innovants pour le Test & Treat des IST , du VHC au papillomavirus.

On retiendra aussi, cette capacité typiquement nord-américaine à réinventer la roue dès lors qu’elle n’est pas made in america. D’où la pluie de posters sur l’observance, les réservoirs, ou bien sur les dosages pharmacologiques (ARV, DAA…), tant comme outils de suivi du traitement, de l’observance, des interactions ou de la prévention… Et comme à la CROI, on aime à épuiser le sujet voire la bête, les dosages vont du LCR au testicule en passant par le rectum. Idem pour la communication du CDC (# 145) dans la session improprement estampillée «Curing HCV : mission accomplished» ou le CDC, fort d’une base de données de 9,8 millions de tests VHC + en est encore à comparer le FIB-4 et le METAVIR pour évaluer la fibrose… C’est vrai qu’on ne voit pas comment l’Amérique des fromages pasteurisés aurait pu inventer le Fibroscan®2

Du côté des bonnes nouvelles, outre la PreP, qui concernerait aux Etats Unis plus de 15 000 personnes dont 5000 rien qu’à San Francisco on aura noté, en toute partialité:

  1. Les signaux envoyés, avec humilité et grâce comme à l’accoutumée, par le Dr Christine Danel (ANRS, Abidjan) à destination de l’OMS : oui il y a légitimité à un traitement ARV quasi universel en Afrique comme à une prévention efficiente de la tuberculose. C’est Temprano qui le démontre en Côte d’Ivoire, pour la première fois, avec un bénéfice individuel à recevoir des traitements antirétroviraux dès que les CD4 descendent en dessous de 800 cellules/mm3 (risque de morbidité sévère diminué de 44 %) associé à un traitement préventif de la tuberculose (morbidité sévère diminuée de 35 %). Nous verrons comment le comité indépendant de l’essai START pourra survivre à une telle annonce.
  2. Une nouvelle famille d’antirétroviraux qui arrive à maturité, précisément : les inhibiteurs de maturation 2.0, à l’instar du BMS-955176 (phase IIa), dont les résultats sont prometteurs, et la dose optimale y apparait à la fois efficace (-1,7 log) et bien tolérée, et le GSK2838232, moins avancé (phase I).
  3. La prévention combinée n’est plus seulement un concept ou une déclaration d’intention. En atteste l’intervention conduite chez les couples séro-discordants au Kenya et en Ouganda. Intervention combinatoire – comme l’air bag et la ceinture de sécurité – qui proposait une trithérapie pour les partenaires VIH quelque soit le taux de lymphocytes CD4 et la Prep (TDF/FTC, une prise par jour) pour le partenaire séronégatif pendant les 6 premiers mois du traitement cART , en attendant l’indétectabilité. La PreP étant, là, considérée comme “a bridge to ART”. Subtile et sans doute coût-efficace.
  4. La bonne tenue des nouvelles molécules anti-VHC en associations, que ce soit les 96 % de guérison (RVS 12) de l’essai ANRS-Quadrih, les 95 % poolés de l’association 3D, les 98 % de Daclatasvir/sofosbuvir à 12 semaines de traitement dans Ally-2 ou les 96 % de Ledipasvir/Sofosbuvir dans ION-4. Toujours chez le co-infecté VIH-VHC.

Reste que la CROI, surtout à ces prix et à cette distance du reste du monde, est aussi terre d’ostracisme. Peu de badges africains, surtout francophones, des industriels restés au pays, le travail associatif en sessions confidentielles, et les sciences sociales oubliés. Par contre Ebola, on y revient, était du voyage3: page 8 du programme ou y rappelle les recommandations CDC en cas de retour de zone d’endémie. Mais pour qui?

Le Pr Gilles Pialoux est à la CROI 2015, qui se tient cette année à Seattle, du 23 au 26 février, et coordonne le E-journal en direct pour La Lettre de l'infectiologue. Il est également co- investigateur et membre du Conseil Scientifique de l’Essai ANRS Ipergay.

La CROI sur le web

  • 1. Pour rappel le condom, en méta-analyse Cochrane, fait dans les 80 % de réduction des risques Vih et le traitement comme prévention (Tasp) dans HPTN052 : 96 %.
  • 2. Pour mémoire l’élastomètre sus-cité est né de la rencontre de Michel Beaugrand, hépatologue, et de Laurent Sandrin, physicien et inventeur d’un appareil utilisé pour mesurer l’affinage des fromages par l’envoi A/R d’une onde au travers de sa croûte.
  • 3. Rectificatif : Certaines lectrices attentives du e-journal m’ont demandé de préciser que le Bel Belgium Doctor cité dans l’éditorial du 26/2/2015 ressemblait plutôt au Dr Derek Christopher Shepherd, de Grey's Anatomy (série phare se passant à Seattle) qu'au Dr House. Dont acte.