Les usagers de drogue constituent la population la plus exposée aux risques d’infection par les hépatites virales et, dans une moindre mesure aujourd’hui, par le VIH du fait des pratiques à risques telles que l’injection de substances par voie intraveineuse. L’utilisation de seringues stériles et à usage unique ainsi que les traitements de substitution aux opiacés permettent de prévenir l’acquisition de ces infections. Actuellement en France, la buprénorphine et la méthadone sont les deux traitements de substitution proposés. Si le traitement par buprénorphine peut être initié par les médecins généralistes, ce n’est pas le cas pour le traitement par méthadone, ce qui limite l’accès à ce traitement pourtant très efficace. En effet, le cadre légal en France impose que l’initiation d’un tel traitement se fasse au sein de centres spécialisés, la prise en charge par les médecins généralistes pouvant se faire une fois le dosage de méthadone stabilisé. Si ce schéma de prise en charge a fait ses preuves, il est peut être possible de l’améliorer. L’étude ANRS Méthaville a évalué la faisabilité et l’efficacité de l’initiation d’un traitement (ou primo-prescription) de méthadone, par les médecins généralistes de ville. Cette étude, dont l’ANRS (France REcherche Nord&sud Sida -hiv Hépatites) est le promoteur et le financeur, a été réalisée par Patrizia Carrieri ( Inserm U912, ORS PACA) et le Dr Alain Morel (Association Oppelia, France) et a également été financée par la Direction Générale de la Santé. Les résultats de cette étude font l’objet d’une publication dans la revue Plos One.

L’étude ANRS Méthaville est une étude randomisée qui s’est déroulée entre 2009 et 2012. Au total, 221 personnes dépendantes aux opioïdes1 souhaitant entrer dans un programme de méthadone ont été aléatoirement réparties en deux groupes : 155 ont initié leur traitement par méthadone chez un médecin généraliste en ville et 66 l’ont initié au sein d’un centre spécialisé. Les médecins généralistes participant à cette étude avaient déjà une expérience en matière de prise en charge de la dépendance aux opioïdes et/ou ont suivi une formation en addictologie. Ils ont également été formés pour la prescription de méthadone et étaient en contact avec le centre spécialisé participant à l’étude le plus proche. Pendant la phase d’initiation (environ 2 semaines), chaque patient devait venir prendre sa dose quotidienne de méthadone à la pharmacie de ville (en contact avec le médecin généraliste) ou du centre spécialisé, selon les cas, afin de surveiller la dose prise. Cette phase d’initiation est délicate et importante pour le patient car c’est durant cette période que le dosage optimum est déterminé: ni surdosage ni manque ne doit être constaté.

L’étude ANRS Méthaville montre une « non-infériorité » de l’initiation du traitement à la méthadone par les médecins de ville par rapport à une initiation en centres spécialisés : un an après l’initiation du traitement, la proportion de patients abstinents aux opioïdes est similaire dans les deux bras. L’engagement dans le traitement, c’est-à-dire l’initiation du traitement à la méthadone et la poursuite du programme jusqu’à stabilisation du dosage, est de 65% dans les centres spécialisés contre 94% chez les médecins généralistes. Aucun surdosage n’a été constaté durant la phase d’initiation. La satisfaction exprimée sur les explications prodiguées par le médecin est plus importante pour les patients ayant consulté un médecin généraliste. La rétention en traitement et l’abstinence durant le suivi sont, quant à eux, similaires dans les deux bras.

En démontrant que la primo-prescription de la méthadone est réalisable par les médecins généralistes et aussi efficace qu’en centres spécialisés, les chercheurs montrent qu’il est possible de faire évoluer le système de prise en charge des usagers de drogue par voie intraveineuse. Néanmoins, comme le rappelle Patrizia Carrieri, «la bonne réalisation de cette démarche est conditionnée par le volontariat des médecins généralistes, à leur formation et surtout doit être fondée sur leur collaboration avec un centre spécialisé et le pharmacien de référence. C’est un processus qui doit être encadré et qui nécessite une coopération de tous les acteurs de santé impliqués».

Source

Methadone induction in primary care for opioid dependence: a pragmatic randomized trial (ANRS Methaville)
Patrizia Maria Carrieri1, 2, 3,*,Laurent Michel4, 5, 6, Caroline Lions1, 2, 3, Julien Cohen1, 2, 3, Muriel Vray7,8, Marion Mora1, 2, 3, Fabienne Marcellin1, 2, 3, Bruno Spire1, 2, 3, Alain Morel9, Perrine Roux1, 2, 3, § and the Methaville study group

1Inser UMR912 (SESSTIM), 13006 Marseille, France ; 2Aix Marseille Université, UMR_S912, 13006, Marseille, France ; 3ORS PACA, Observatoire Régional de la Santé Provence Alpes Côte d’Azur, Marseille, France ; 4Inserm, Research Unit 669, Paris, France ; 5Univ Paris-Sud and Univ Paris Descartes, UMR-S0669, Paris, France ; 6Centre Pierre Nicole, Paris, France ; 7Unité de Recherche et d’Expertise en Epidémiologie des Maladies Emergentes, Institut Pasteur, Paris, France ; 8Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale (Inserm), Paris, France ; 9Oppelia, Paris, France

  • 1. La famille des opioïdes comprennent les opiacés telles la morphine et l’héroïne et des dérivés comme la buprénorphine.