Vous estimez que les grands progrès thérapeutiques dans l'infection par le VHC sont en grande partie le résultat de travaux de recherche académique internationaux. Expliquez...

Le virus de l’hépatite C (VHC) a été découvert à la fin des années 80. Rapidement, on s’est rendu compte que ce virus infectait un nombre très important de personnes dans le monde et qu’il était responsable de très nombreuses pathologies hépatiques et extra-hépatiques, jusqu’alors considérées comme d’origine inconnue. Les Etats industrialisés ont alors reconnu l’hépatite C comme un problème de santé publique et des investissements publics très importants ont été faits dans la recherche académique, aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis, au Japon, en Australie : mise en place de programmes spécifiques de recherche, financements de groupes de recherche académique, financement de réseaux nationaux et internationaux, etc. La France a décidé de financer la recherche sur le VHC à travers l’ANRS. Outre les sommes très importantes engagées par l’Agence dans cette recherche, la puissance publique a également financé les salaires des chercheurs et enseignants-chercheurs, les laboratoires et leur fonctionnement à travers les établissements publics de recherche ( INSERM , CNRS ) et les universités. Ces recherches, menées dans le monde entier avec des financements publics, ont permis de connaître et de décrire la maladie, d’en caractériser l’épidémiologie, de comprendre les mécanismes du cycle viral (cible des nouveaux traitements) et ceux de la maladie, et de mettre en place des modèles d’étude qui ont permis de tester des molécules antivirales et d’arriver petit à petit aux progrès thérapeutiques aujourd’hui constatés. Ce n’est qu’à partir du moment où ces connaissances et ces modèles ont été disponibles que les entreprises de biotechnologies et l’industrie pharmaceutique, soutenus par la finance américaine, se sont emparés du sujet avec deux objectifs. Le premier objectif, atteint, visait au développement et à la mise sur le marché rapide de médicaments antiviraux hautement efficaces permettant de guérir l’infection par le VHC dans la majorité des cas. L’autre objectif, pas encore atteint, est un retour sur investissement financier massif et rapide, qui se traduit par un coût très élevé des nouveaux médicaments. On demande aujourd’hui en quelque sorte au contribuable français, allemand, américain, japonais, de payer une deuxième fois le développement des nouveaux médicaments de l’hépatite C, par le biais de la couverture sociale. On peut légitimement se poser la question de l’absence de retour sur investissement pour les Etats qui ont financé l’ensemble des découvertes ayant mené à l’évolution thérapeutique actuelle…

Vous préférez parler de contrôle de l'infection VHC plutôt que d'éradication ... Qu'est ce qui empêchera selon vous d'éradiquer le virus?

Eradiquer une infection virale qui touche près de 180 millions de personnes dans le monde sans un vaccin préventif ultra-efficace et sans campagne de vaccination systématique organisée à l’échelle mondiale est impossible. Ce vaccin n’existe pas et n’existera peut-être jamais, ce d’autant que la cible d’une vaccination de grande échelle contre le VHC est difficile à définir. Ce dont nous disposons aujourd’hui est de médicaments antiviraux puissants qui, utilisés en combinaison, peuvent guérir l’infection à titre individuel. Donnons-nous, dans ce contexte, des objectifs réalistes. Le “contrôle“ de l’infection, par exemple sur le territoire européen, est déjà un objectif très ambitieux. Il nécessite la mise en place de campagnes de dépistage ciblées pour identifier les porteurs du virus (dont la plupart sont asymptomatiques) dans les différents pays de l’Union Européenne et le financement d’une large campagne de traitement à visée curative, après négociation avec les laboratoires pharmaceutiques de prix raisonnables permettant un large accès au traitement. Ces mesures, combinées à des mesures efficaces de prévention, déjà mises en place et qui doivent être renforcées, et à une politique active de dépistage chez les migrants arrivant en Europe, qui doit être couplée à un large accès à la thérapeutique, pourront permettre, d’ici une dizaine d’années, un “contrôle“ efficace de l’infection par le VHC en Europe, même si celle-ci n’est pas “éradiquée“.

Vous rentrez d'un colloque panafricain sur les hépatites en Zambie. Quel constat portez-vous sur la situation en Afrique sub-saharienne ? Quel rôle l'ANRS pourrait-elle jouer?

Malheureusement, tout reste à faire dans les pays du Sud. Les hépatites virales chroniques B et C représentent un problème de santé publique majeur, responsable d’une mortalité extrêmement élevée. Malgré cela, le problème est ignoré des structures de santé, des gouvernements et des grands organismes internationaux. De façon paradoxale, seule une co-infection par le virus VIH permet aujourd’hui aux malades ayant une hépatite virale chronique d’être diagnostiqués et de bénéficier d’un accès aux soins, en particulier au traitement par le tenofovir pour les sujets atteints d’hépatite chronique B. Il est aujourd’hui indispensable de générer des chiffres précis d’incidence, de prévalence et de morbi-mortalité dans ces pays dont les autorités ignorent, volontairement ou involontairement, l’ampleur du problème. L’éducation des personnels de santé est également nécessaire. Le dépistage des infections par le VHB et le VHC devra être réalisé dans les populations à risque. C’est ensuite le problème général de l’accès aux soins, dont le prix des médicaments n’est qu’un des aspects, qui devra être réglé. Il s’agit d’un problème complexe qui nécessite un effort international soutenu pendant de longues années. Il me semble que, dans ce contexte, l’ANRS a un rôle important à jouer à la fois dans le développement de programmes de recherche épidémiologique, en santé publique, et en pratique clinique et dans le domaine de l’éducation des populations et des professionnels de santé.

Le Pr Jean-Michel Pawlotsky (Inserm U955, hôpital Henri Mondor, université Paris-Est, Créteil) est président du CSS4 de l'ANRS.