Cet article a été publié dans le Swaps n°72 qui propose un dossier spécial consacré aux "Nouveaux Produits de Synthèse"

Longtemps, la réduction des risques (RdR) liés à l’usage de drogues a lutté pour s’imposer et prouver son efficacité du point de vue de la santé publique. Remettre en cause les politiques répressives relatives aux drogues n’entrait pas dans son champ, même si l’on savait bien que celles-ci entravent les bénéfices sanitaires et sociaux de la RdR.

Si certains signes avant-coureurs l’avaient laissé entrevoir lors des précédentes éditions de la conférence (Liverpool en 2010 et Beyrouth en 2011), aujourd’hui, "les deux sujets", RdR et politique des drogues, "ne peuvent plus être séparés". C’est ce qu’a martelé, sous les applaudissements d’une standing ovation, Ethan Nadelmann, le plus célèbre chercheur et militant antiprohibitionniste des Etats-Unien (cf. l’entretien qu’il nous a accordé), lors de sa longue allocution qui a clos la dernière grande session plénière de cette 23e Conférence internationale de la RdR à Vilnius. En ce sens, celle-ci constitue une rupture de taille.

Cette volonté de rupture était visible dès l’ouverture, tant l’ensemble des orateurs ont insisté sur l’urgence de réformer un cadre juridique international répressif ayant largement démontré son inefficacité. Tout d’abord, parce que l’on sait que la protection de la santé ne peut se faire de façon effective dans l’univers de la clandestinité. Les taux, particulièrement élevés, de mortalité, de morbidité et de contaminations par le sida et les hépatites des usagers de drogues des pays d’Europe orientale, où la RdR est encore balbutiante, voire réprimée dans certains cas, le montrent de façon flagrante.

Une séance plénière emplie d’émotion fut d’ailleurs consacrée aux témoignages –terribles– des usagers de drogues de cette partie du monde où la conférence s’est transportée pour la première fois. Violations des droits de l’homme, répression tous azimuts, parfois même à l’encontre des acteurs de la RdR, et l’impossibilité d’accès aux trithérapies et aux traitements de substitution y sont toujours le lot quotidien des usagers. Tout particulièrement en Russie, voisine de la Lituanie.

Mais de très nombreux participants ont aussi insisté sur le fait que la "guerre à la drogue" sape également les fondements des sociétés démocratiques, en renforçant des mafias dont la puissance ne cesse de croître, et en entraînant des incarcérations de masse, puisque plus d’un détenu sur deux dans le monde l’est pour un délit lié aux drogues.

C’est pourquoi les organisateurs ont donné, cette année, une grande place au travail de la Commission mondiale sur les politiques de drogues. Trois de ses membres étaient présents à Vilnius : l’ancienne présidente de la Confédération helvétique, Ruth Dreifuss, le Français Michel Kazatchkine, ex-directeur du Fonds mondial contre le sida, et Aleksander Kwaniewski, président de la Pologne de 1995 à 2005 (cf. l’entretien qu'il nous a accordé). Au cours de leurs interventions, ceux-ci ont rappelé les recommandations auxquelles est parvenue la Commission en juin 2011, notamment la généralisation des politiques de RdR et, surtout, la décriminalisation de l’usage et de la détention de drogues. Avant de plus amples expérimentations pour réformer un système qui n’est jamais parvenu à empêcher l’augmentation de la production du trafic et, surtout, des consommations. Sans aucun doute, Vilnius fera date.