Cet article a été publié dans Swaps n°68.

Cette analyse est justifiée par des interrogations sur l’impact des phénomènes de discrimination ethnique/raciale. Le rôle de la stigmatisation de l’usage de drogue conduit au déni du phénomène par les leaders des communautés minoritaires, les tensions entre minorités et majorité limitent la mise en place de programmes dédiés aux usagers de drogue, et l’on constate que les comportements individuels ne suffisent pas à expliquer les différences de prévalence entre minorités et majorité.

L’étude obéit aux règles désormais standardisées des métaanalyses, tant pour la recherche et la sélection des publications que pour la validation statistique des données conservées pour l’inclusion dans l’analyse statistique groupée.

Toutes les études publiées, du début des années 1980 jusqu’à fin 2010, ont été recherchées et évaluées : plus de 43000 citations dont 215 publications choisies. Les études sélectionnées devaient comporter des données de prévalence fondées sur des données biologiques et non sur de simples déclarations, en distinguant parmi les populations d’injecteurs étudiées la population majoritaire et les populations minoritaires dites "ethnico-raciales". Cela recouvre des notions très variables selon les contextes : notions ethniques (la minorité ouïghoure parmi les Han, majoritaire en Chine, les Roms en Hongrie, les Aborigènes ou "native" en Australie, les Tamouls en Inde), des notions de type racial (afro-américain, noir, noir hispanique, caucasien, etc.) comme par exemple aux Etats-Unis où la nationalité dominante (Français, Hollandais, Anglais, Russe, etc.) versus les étrangers ou immigrés regroupés.

Ainsi, l’analyse divise empiriquement population majoritaire et groupes minoritaires dans chaque pays sans rechercher à conceptualiser cette dernière catégorie. Une part importante des études est américaine, les autres se répartissent dans le monde entier avec une très faible représentation de travaux menés en Europe, quelques études en Espagne, aux Pays-Bas ou en Italie et une seule étude française publiée... en 1987, comparant Français et étrangers incarcérés à la maison d’arrêt de Fresnes.

La méta-analyse regroupe donc 214 études de 14 pays et l’analyse statistique groupée porte sur 106715 individus. Parmi les 214 études, 106 montrent une prévalence plus élevée dans les minorités, 102 n’ont pas un odds-ratio (OR) plus élevé dans les minorités ethniques, 6 études indiquent un excès dans la population majoritaire. La distribution des OR associés aux "minorités" dans chaque étude suit une distribution normale, ce qui évoque un phénomène résultant de processus multiples et complexes. Globalement, le sur-risque est de l’ordre de 2 (OR : 2,09 ; IC95 : 1,92-2,28) pour les études américaines, ce surrisque des minorités est de 2,22 (IC95 : 2,03-2,34) comparé à 1,43 (IC95 : 1,15-1,80) dans les études menées ailleurs qu’aux Etats-Unis.

Le sur-risque subi par les minorités existe pour tous les niveaux de prévalence, ce qui signifie que l’inégalité "ethnico-raciale" existe aussi bien dans les épidémies de niveau bas que dans les épidémies importantes. Pour les auteurs, le fait que les épidémies débutantes peuvent être d’emblée inégalitaires et se perpétuer ainsi au cours du temps peut être une explication. S’appuyant sur l’exemple de la Chine, ils évoquent des situations, en particulier l’introduction des drogues dans une région ou un pays s’effectuant à travers des minorités défavorisées ou discriminées, qui créent et entretiennent les conditions d’une diffusion rapide de l’épidémie parmi les membres de ces communautés minoritaires.

D’autres processus évoqués sont : désinvestissement par les autorités des services publics servant les populations minoritaires; phénomènes de discrimination dans l’emploi et le logement; et, enfin, concentration des minorités dans des quartiers ségrégués.

Parmi les usagers de drogue, ceux qui appartiennent aux minorités ont, dans la plupart des pays, un risque accru d’être infecté par le VIH. Ce sur-risque n’est pas seulement lié à des comportements individuels mais résulte d’un ensemble de processus associant la pauvreté, la marginalisation sociale et la participation des minorités à la distribution des drogues. On peut objecter que seules les minorités qui sont impliquées fortement dans l’usage de drogue sont étudiées et non toutes les minorités existant au sein d’une société donnée. Le caractère fruste de la définition des minorités et l’absence de référence aux contextes dans lesquels s’exercent les phénomènes de domination, à leur histoire et aux politiques qui peuvent s’attacher selon les pays à entretenir la domination ou au contraire à la combattre, peuvent laisser le lecteur français particulièrement insatisfait. C’est le propre de ces grandes études "mondialisées" que d’estomper la réalité contingente des rapports sociaux au profit de rapports de force abstraits. On peut aussi objecter que l’étude ne tient pas compte du temps et agrège des études menées dans des contextes "avant" ou "sans politique de réduction des risques" et d’autres menées dans un contexte de "Harm reduction".

Il n’empêche que cette étude invite à considérer les "dommages" de l’usage de drogue sous le prisme des rapports de domination et non sous le seul angle des comportements ou des vulnérabilités individuelles. En  France, clairement, de telles données manquent encore.

Notes

Racial/ethnic disparities in HIV infection among people who inject drugs : an international systematic review and meta-analysis. 
Des Jarlais DC, Bramson HA, Wong C et al.
Addiction. 2012 Dec;107(12):2087-95. doi: 10.1111/j.1360-0443.2012.04027.x. Epub 2012 Oct 18