Cet article a été publié dans Transcriptases n°149 Spécial Washington 2012réalisé en partenariat avec l'ANRS.

Dans le premier cas, ce retour en force du premier contributeur financier, déjà perceptible dans les récents bouleversements intervenus au sein du Fonds Mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme, se présentait en majesté avec la tenue même du congrès dans la capitale des Etats-Unis, après vingt-deux ans d’absence sur le territoire américain. Mais, l’autocélébration et les congratulations ont quelque peu été atténuées par deux facteurs : l’absence, physique ou par message vidéo interposé, d’un Barack Obama déjà lancé dans la campagne électorale pour la présidentielle, et surtout les réalités de l’épidémie aux Etats-Unis, où la prévalence dans les villes du Sud notamment dépasse celle de plusieurs pays africains.

La question de la fin du sida est plus épineuse et c’est à son propos que le choix des mots prend une importance qui n’a rien d’anecdotique. Les termes employés ne relèvent ni d’une querelle microsémantique, ni d’un débat sur la terminologie politiquement correcte. On se souvient d’âpres discussions autour de la manière de désigner les personnes touchées par l’épidémie : devait-on dire classiquement "infec­­­­tées par le VIH", craindre de les stigmatiser si l’on parlait comme pour les autres maladies transmissibles de "porteurs du VIH" ou préférer, comme cela fut le cas pour les institutions internationales, le globalisant "vivant avec le VIH" ?

A Washington, il s’agissait à la fois de décrire l’état présent des forces qu’il est possible de mobiliser contre l’épidémie, et de fixer un objectif mobilisateur mais plausible. Comment le dire, donc ?

Chacun y est allé de sa formule pour rendre compte d’un fait avéré : jamais nous n’avions disposé d’autant d’outils au point de pouvoir espérer "ensemble renverser le cours des choses" (ou "renverser la tendance"), comme y invitait le slogan retenu par l’International AIDS Society pour cette conférence. Le florilège glané au fil des jours à Washington est riche.

Coprésidente et membre du comité de coordination de la conférence de Washington, Diane Havlir et Chris Beyrer avaient prudemment choisi le mode interrogatif dans leur article du New England Journal of Medicine (mis en ligne 20 juillet et publié ensuite dans le numéro du 23 août 2012) : "The Beginning of the End of AIDS ?" ("Le début de la fin du sida ?"). Plus militant, Aides optait pour l’affirmatif "La fin du sida commence maintenant" dans le titre de son dossier de presse.

Affirmatif également, mais moins axé sur l’échéance que sur le nécessaire rassemblement, Onusida paraphrasait le mot d’ordre de la conférence en intitulant son rapport rendu public à cette occasion : "Together we will end AIDS" ("Ensemble nous mettrons fin au sida").

Les représentants du gouvernement américain, ainsi que le secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon, portaient les yeux sur la ligne d’horizon : "Génération sans sida". La secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton proclamait le 23 juillet : "Je suis ici pour fixer l’objectif d’une génération qui soit sans sida", dans son discours intitulé "Monde sans sida", en référence aux termes du message de Ban Ki-moon dans le rapport d’Onusida. Pointant ainsi, mais de manière atemporelle, l’objectif ultime. Le problème avec l’horizon est que, par construction, on ne l’atteint jamais.

Recensant les succès engrangés (diminution du nombre des nouvelles infections et des taux de mortalité, prévention de la transmission mère-enfant, traitement comme prévention), qui ont "changé le paysage de l’épidémie", la ministre française de l’enseignement supérieur et de la recherche Geneviève Fioraso déclarait, le 26 juillet : "Ces résultats permettent un nouvel optimisme. Il est en effet possible d’avoir un impact beaucoup plus grand sur ces chiffres et inverser le cours de l’épidémie."

Il existe une ligne de démarcation entre optimisme et euphorie. Toute la question porte en fait sur la pertinence de l’utilisation du terme "éradication". Selon le sens qu’on lui donne et le contexte dans lequel on l’emploie, il vous fait pencher dans l’optimisme ou vaciller dans celui de l’euphorie.

"Je veux dire clairement les choses : éradiquer l’infection par le VIH n’est plus une utopie", affirmait avec force la ministre française des Affaires sociales et de la Santé Marisol Touraine lors de la cérémonie de remise des prix "Red Ribbon" organisée le 25 juillet par l’Onusida pendant la Conférence de Washington.

S’il s’agit d’une éradication au sens scientifique, l’idée de disposer à une échéance pas trop lointaine de traitements à même de purger les réservoirs du VIH ou capables d’empêcher l’entrée du VIH dans les cellules immunitaires grâce à une protéine CCR5 modifiée a effectivement pris place dans l’agenda de la recherche (l’accord "Towards a cure", signé entre les NIH et l’ANRS, en atteste).

Là où le bât blesse, c’est qu’aux yeux du grand public, ou même au-delà du cercle des spécialistes des maladies infectieuses et de l’immunité, le mot "éradication" sous-entend que l’on puisse extirper le VIH de l’organisme qu’il a réussi à pénétrer. Comment se débarrassera-t-on du génome viral intégré dans le génome de l’hôte ? Le problème risque d’être ardu à résoudre. Pire, "éradication" évoque le succès auquel la communauté scientifique est parvenue dans le cas de la variole et presque complètement dans celui de la poliomyélite.

Il faut un peu plus que de l’optimisme, et au moins un vaccin très efficace pour escompter faire disparaître le VIH de la surface de la terre. A moins d’être le digne successeur de William Stewart, l’homologue américain de notre directeur général de la Santé, qui déclarait solennellement en décembre 1967 : "Le temps est venu de clore le livre des maladies infectieuses. Nous avons, pour l’essentiel, exterminé l’infection aux Etats-Unis." Voilà un grand visionnaire !

Plus prudente, la ministre américaine de la Santé Kathleen Sebelius a pris soin, lors de son intervention à Washington, le 22 juillet, de saluer tout ce qui a été accompli, mais aussi de souligner tout ce qui reste à accomplir. Pour sa part, le directeur général de l’ANRS Jean-François Delfraissy confiait dans les couloirs du centre de conférence qu’il s’agissait de "casser la courbe de l’épidémie, de se fixer des mots, des objectifs, de nouvelles frontières et de parler d’une future espérance."

La Conférence de Washington a toutes les chances de rester dans l’histoire comme celle qui aura marqué un tournant dans la lutte contre l’épidémie, mais outre les incertitudes sur le financement ajusté et pérenne de ce combat, il ne faudrait pas qu’elle perdure comme celle où de nouvelles illusions auraient été semées.