Le papier de Michel Bourrely publié sur VIH .org est révélateur d'une certaine conception de la lutte contre le sida et du débat démocratique. Avant de regretter que l'ensemble des acteurs et actrices de la lutte contre le VIH ne soient unanimes sur l'interprétation des recherches sur les PrEPs (Prophylaxie Pré-Exposition, technique de prévention qui consiste à prendre des médicaments contre le VIH pour éviter la contamination) et leur éventuelle mise en application, ce volontaire de Aides passe son temps à insulter celles et ceux qui appellent à de la prudence tant dans la communication que dans la mise en oeuvre des résultats des recherches actuelles.

1 Mettre de côté l'insulte, le refus du pluralisme et l'invalidation rhétorique

Il y a de meilleures voies pour appeler à l'unanimité que d'insulter ses contradicteurRICEs, surtout quand les insultes rendent les arguments incohérents. Exemple de cette incohérence : pour Michel Bourrely, on peut être "terroriste" et "attentiste" en même temps ; "hystérique" et "attentiste" en même temps ; "un putois qui pousse des cris" et "attentiste" en même temps. Comprenne qui pourra.

L'unanimité que Michel Bourrely appelle de ses voeux ne semble pouvoir se construire que sur une seule pratique : cesser de critiquer Aides, même quand on émet des critiques fondées et documentées, quand on estime et qu'on prouve que l'association dit des conneries. Lutter ensemble contre le sida, ce serait être d'accord avec Aides, et surtout ne pas dire publiquement qu'on n'est pas d'accord. Sinon, on est des « putois attentistes terroristes et hystériques ».

Si on oublie les insultes et cette étrange conception du « travailler ensemble » - et il faut, vu la violence du texte, beaucoup d'effort pour les oublier - la description du débat qui se pose aujourd'hui sur les PrEPs serait selon Michel Bourrely une opposition entre des « volontaristes » et des « attentistes ». Avec d'un côté, le pragmatisme, l'évolution en fonction des données de terrain et de la science, la volonté d'en finir avec le sida, et de l'autre, bien sûr, l'hystérie, le terrorisme, mais aussi la jalousie, la mauvaise volonté, la bêtise.

Les « attentistes » contre les « volontaristes », c'est le même type de rhétorique qu'on a servi à Act Up-Paris, quand j'en étais président, alors que l'association critiquait des essais inéthiques menés sur des travailleuses du sexe en Afrique et en Asie. On avait pris des putes de pays pauvres – c'est plus facile, n'est-ce pas – pour commencer à valider sur des êtres humains, après des résultats probants en laboratoire, l'intérêt préventif du Viread. Pas de councelling pour promouvoir la capote, pas de mise sous traitement si la cobaye se contaminait lors de l'essai, etc. : une horreur éthique, que nous avons été très peu à dénoncer à l'époque.

Déjà, des chercheurSEs et des ONG utilisaient l'opposition entre « l'attentisme » et « volontarisme » pour invalider les critiques d'Act Up-Paris, au lieu de leur opposer des arguments de fond. Ces gens oubliaient seulement que ce sont les premières concernées, les prostituées, qui se sont mobilisées contre cet essai, n'y voyant aucun intérêt, rappelant que leur gouvernement avait les moyens de leur rendra accessible des outils validés de prévention. Aujourd'hui, il serait bon que chaque communiqué qui s'enthousiasme, à tort ou à raison, des PrEPs, rappelle que quelques dizaines de putes de pays pauvres ont pays de leur santé et de leur vie des progrès qui ne bénéficieront qu'à des personnes de pays riches. Est-ce trop demander ou suis-je en train de pousser des cris de putois  ? Doit-on se lamenter que les « attentistes », dont les cobayes des essais de l'époque, aient finalement été entenduEs ?

Non, l'enjeu actuel du débat sur les PrEPs n'est pas entre les ancienNEs et les modernes, les idéologues et les pragmatiques, les conservateurRICEs et les réformistes, les attentistes et les volontaristes. Ce type d'opposition, binaire, simpliste et invalidante, insulte l'intelligence de toutes celles et ceux qui prennent part au débat – y compris les personnes de Aides avec lesquelles je suis en désaccord. Toutes ces questions méritent bien mieux.

2 Se mettre d'accord sur les termes du débat

Si on met de côté les insultes et la rhétorique invalidante, les arguments de Michel Bourrely contre celles et ceux qui invitent à de la prudence par rapport aux PrEPs, arguments peu développés car il semble se référer à ceux de la communication publique de Aides, me semblent être les suivants :

A/ Une expertise scientifique et institutionnelle existe qui inviterait dès aujourd'hui à une mise à disposition encadrée des PrEPs. Dans le texte de Bourrely, c'est l'OMS qui est citée : « L’organisation Mondiale de la Santé vient de sortir un guide au sujet de cette Prep (il est bien connu que l’OMS est complètement déjantée et propulse des conseils sans vérifications) ». Dans le communiqué du 29 janvier de Aides, l'OMS, le Conseil national du sida et le Rapport d'expertEs sur la prise en charge du VIH sont cités. D'autre part, indique le communiqué de Aides : « Le rapport bénéfice/risque est favorable à l’usage du Truvada dans une indication préventive, comme démontré dans plusieurs études scientifiques internationales publiées ces deux dernières années. »

B/ L'histoire de l'association Aides et l'expérience des acteurs et actrices de prévention de terrain montreraient qu'il faut sans cesse s'adapter à la réalité et trouver de nouvelles réponses aux défis de la prévention, un de ces défis étant la permanence de personnes refusant la capote. C'est en tout cas ainsi que j'essaie d'interpréter au mieux l'introduction du texte de Bourrely qui se termine par : « Cela a été le cas aussi pour les homosexuels qui ne se protégeaient pas tout le temps ou rarement, voire jamais. ». Rien de tel dans le communiqué de Aides du 29 janvier qui se contente de parler des « publics très exposés au VIH » pour parler ensuite des « personnes concernées par cette nouvelle indication » sans plus de précision. Sur ce point précis, le texte de Bourrely est bien plus précis que le communiqué officiel de Aides, et c'est tout son intérêt.

Je pense qu'on peut avoir un débat violent, intelligent, respectueux et productif en partant de ces deux arguments.

3 Mes réponses à Michel Bourrely

Michel Bourrely, je me sens personnellement insulté par votre texte : « terroriste de la capote, attentiste, hystérique, cris de putois, jalousie and co ».

Je suis enseignant en collège, j'anime depuis des années des actions d'information et de prévention du VIH auprès d'élèves de 4ème (donc entre 12 et 15 ans), qui se sont enrichies d'années en années des nouvelles perspectives de prévention. C'est aussi la confrontation avec les médias grand public, et les bêtises qu'ils peuvent véhiculer (vous vous souvenez du « vaccin curatif » à la CROI de 2004 ?, ou de la guérison spontanée en Ecosse en 2005 ? ) que j'ai dû adapter ces stratégies.

Au printemps dernier, un vendredi où je n' étais pas à mon collège, et deux ou trois jours après des actions de prévention, une grande publicité a été accordée à la question des PrEPs. Un article du Nouvel Obs en ligne parlait dès 6 h 30 de « vaccin » - terme que vous mettez dans la bouche de vos « attentistes » alors que ce sont des personnes comme moi qui ont permis que le titre de l'article soit très vite modifié. Et ce même vendredi, au moins deux représentants de Aides ont pu parler sur des plateaux TV, en direct, sans jamais utiliser de termes positifs pour parler des capotes, en ne parlant que des échecs des discours classiques de prévention – waouh, la prévention « combinée » consiste à opposer les PrEPs et la capote !

J'ai pu constater, le lundi suivant, les dégâts faits par ce type de discours de la part de représentants de la principale association de lutte contre le sida sur des jeunes qui découvrent leur sexualité (« pas besoin de capote », « un vaccin existe »).

Il se trouve que, face à mes élèves, j'ai tâché d'expliquer la position des pro-PrEPs ; il se trouve que je n'ai pas «crié au meurtre » quand j'ai décrit ou présenté les position des unEs et des autres ; il se trouve que je suis furieux contre Aides pour avoir induit de telles représentations à des pré-ados découvrant leur sexualité.

Il se trouve que vous n'avez pas lu les recommandations de l'OMS, ce qui ne vous empêche pas d'en parler. Il se trouve que moi, je les ai lues, qu'elles invalident votre texte et le communiqué de Aides. Les recommandations de l'OMS ne cessent d'alerter sur les abus d'une mise en place des PrEPs.

Je vous demande de venir voir mes élèves la prochaine fois que des représentantEs de Aides viendront via la télé semer des bêtises dans leur tête. Je vous demande, si vous voulez parler de prévention, de parler de tout le monde, et pas seulement des quelques rares privilégiéEs des invisibles actions de prévention de Aides.