Cet article a été publié dans le Transcriptases n°148, consacré à la 16e ICASA 2011.

Comment est structurée la mobilisation sur le thème VIH et Homosexualité au niveau Africain ?

La mobilisation sur le thème VIH et homosexualité n'est pas structurée de façon unique ; elle s'est même développée de manière très hétéroclite dans différentes régions. Elle est vieille d'une vingtaine d'années en Afrique du Sud et au Zimbabwe, pays où GALZ (Gays and Lesbians of Zimbabwe) a commencé très tôt des actions de sensibilisation. Elle est plus récente en Afrique de l'Ouest et portée majoritairement par les associations de lutte contre le VIH. Dans certains pays comme le Sénégal, les chercheurs furent les premiers à se pencher sur la question et susciter une réponse institutionnelle. De plus en plus de pays considèrent aujourd'hui les hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes ( HSH ) comme étant hautement vulnérables au VIH. Par conséquent, la contribution des gouvernements devient cruciale.

Mais les homosexuels ne sont pas seulement des cibles des programmes VIH : Ils sont nombreux à être organisés en associations et à revendiquer activement les droits des personnes LGBTI (lesbiennes, gaies, bisexuelles, transgenres et intersexuées). Certains ont révélé leur homosexualité (Cameroun, Ouganda, Nigeria, Afrique du Sud, etc.) ou leur statut sérologique (Namibie, Nigeria, Côte d'Ivoire) afin de rompre avec le déni et apporter de la visibilité à la question, ce qui a contraint quelques-uns à quitter leur pays pour préserver leur sécurité. D'autres proposent des services à leurs communautés notamment dans les centres communautaires qui fleurissent aujourd'hui au Cameroun, en Côte d'Ivoire, au Kenya, au Maroc, en Afrique du Sud. Mais très peu encore participent aux prises de décision au niveau institutionnel, c'est le cas au Cameroun, au Sénégal, en Namibie ou des HSH sont membres des instances nationales de coordination (CCM en anglais, Country Coordinating Mechanism).

Quelques réseaux existent aujourd'hui au niveau sous-régional à l'exemple d'Afyaminorités qui regroupe des associations d'Afrique de l'Est et d'Africagay initié par l'association Aides (France) en Afrique de l'Ouest et Centrale. L'Amsher est une coalition régionale de 15 associations dirigées par des homosexuels issues de 13 pays africains. Elle œuvre pour la promotion des droits des personnes LGBT, l'amélioration de l'accès aux services liés au VIH, et l'augmentation des financements au bénéfice des associations dirigées par des homosexuels.

Quels sont les principaux enjeux?

Le manque d'évidence sur cette problématique est aujourd'hui l'un des principaux enjeux de la lutte contre le VIH puisque très peu de données sont disponibles sur la prévalence du VIH parmi les HSH dans nos pays. Du coup, les acteurs locaux manquent d'arguments dans leur plaidoyer pour la prise en compte des HSH par les programmes nationaux. Le besoin en initiatives de recherche pluridisciplinaire est très élevé, à la fois pour nourrir le plaidoyer et pour proposer des prestations de qualité.

Nous avons besoin de plus de financements pour les programmes ciblant les HSH et d'une plus forte représentativité des associations d'HSH dans les mécanismes de contrôle. Le scandale autour du détournement de fonds alloués à ces programmes en Guyane est un exemple suffisant pour exiger que ces financements soient gérés directement par les associations ou fédérations identitaires qui en ont les capacités.

Il est donc très important de renforcer les capacités de ces associations à se structurer, à gérer et développer des activités adaptées. Au-delà d'une assistance technique, ce soutien passe par l'aide au financement des dépenses de fonctionnement et la formation du personnel associatif.

Sur un continent où une soixantaine de pays pénalisent les pratiques sexuelles entre personnes de même sexe, la dépénalisation de ces pratiques est de manière incontestable un enjeu majeur. Ce d'autant plus, que le bénéfice de l'abrogation de lois punitives sur l'évolution de l'épidémie est aujourd'hui démontré. Les associations de défense des droits des personnes LGBT le martèlent depuis quelques années, elle est officiellement reconnue et recommandée par l'Onusida et le Fonds Mondial... Mais les pressions exercées n'ont pas apporté de résultats, en cause notamment, la rigidité des autorités et l'hostilité des contextes. La lutte contre la stigmatisation et la discrimination apparaît donc comme une stratégie dont il faudra savoir user pour faire évoluer les mentalités. On a certainement beaucoup à apprendre en la matière des personnes vivant avec le VIH.

Plus particulièrement, quelle est l'histoire de la mobilisation autour de du VIH et de l'homosexualité et Quels sont les enjeux actuels de la lutte contre le SIDA au Cameroun ?

La mobilisation autour de cette question est d'abord communautaire. Elle intervient en 2006 dans un contexte où la question de l'homosexualité fait pour la première fois l'objet d'un débat public au Cameroun. Ce mouvement est notamment dû à la publicité dont aura bénéficié l'arrestation dans un bar de la ville de Yaoundé de trente-deux citoyens camerounais (dont neuf seront condamnés par la suite pour homosexualité) et au scandale causé ensuite par la publication dans certains journaux d'une liste dite « Top 50 » de personnalités camerounaises présumées homosexuelles.

Une catégorie de personnes qui ne se reconnaissaient pas dans les propos homophobes et lesbophobes des débats télévisés ni dans les amalgames véhiculés par la presse s'est mobilisée pour faire valoir les droits des personnes homosexuelles, notamment en ce qui concerne l'accès aux soins. Les premières actions de sensibilisation ont eu lieu dans des établissements fréquentés par les gays et lesbiennes des villes de Douala et Yaoundé. Ces actions seront renforcées et structurées grâce au soutien des associations partenaires en France et aux Etats-Unis et de l'Onusida Cameroun. Aujourd'hui, un centre de santé propose des prestations adaptées aux besoins de ces personnes dans les villes de Douala (le Centre Access d'Alternatives-Cameroun) et Yaoundé (le centre de la Camnafaw).

Cette réponse communautaire a servi de modèle dans l'élaboration du volet HSH (ou MSM ; men who have sex with men) de la proposition soumise par le Cameroun au Fonds Mondial au round 9. Des conventions viennent d'être signées entre le Fonds Mondial et les principaux récipiendaires que sont l'association Camnafaw et le Ministère de la Santé publique du Cameroun pour financer des actions au bénéfice des HSH et assurer un passage à l'échelle.

Les enjeux de la lutte contre le Sida au Cameroun sont essentiellement ceux de la pérennisation des efforts menés jusqu'à présent. Les financements reçus du Fonds Mondial ne suffiront pas pour atteindre les résultats attendus de la Stratégie Sectorielle de la Santé, y compris en ce qui concerne le VIH. Il est donc urgent de trouver plus de fonds en augmentant, par exemple, la part du budget national alloué au Ministère de la Santé Publique. Celle-ci représentait 5,2 % du PIB en 20051 ce qui demeure largement en dessous des 15 % préconisés par les chefs d'Etat africains à Abuja2 en 2000 et des 10 % recommandés par l'OMS. Il est urgent de trouver des moyens innovants pour financer la santé, d'associer le secteur privé, mais il est davantage important d'exécuter le budget alloué à la santé en dépassant le taux de 65,6 % déclaré en 2006.

Par ailleurs, il est crucial de reprendre les actions de sensibilisation, suspendues depuis quelques années, qui avaient pourtant donné de bons résultats en matière de prévention et de dépistage précoce. Parce que, malgré la stabilisation de l'épidémie, l'incidence reste importante avec 4513 nouvelles infections à VIH par jour au Cameroun. Parce que les praticiens assistent à une réémergence de cas de SIDA à cause du dépistage tardif.

Y a-t-il une différence entre l'Afrique anglophone/ Afrique francophone en terme d'enjeux et de mobilisation?

Les enjeux sont de manière globale les mêmes dans toutes les régions d'Afrique puisque les contextes sont similaires. Nous avons hérité des mêmes lois répressives des anciennes puissances coloniales, nous vivons dans des environnements sociopolitiques et économiques presque identiques, et nous faisons face aux mêmes challenges dans notre travail.
Cependant des différences existent : la mobilisation est plus ancienne dans les pays anglophones ; les associations y sont souvent mieux structurées, plus impliquées dans la vie politique de leurs pays, souvent organisées en coalitions aussi bien au niveau national que sous-régional. Ce qui est par ailleurs remarquable chez nos collègues anglophones c'est leur fierté, leur ambition, leur confiance en la réussite et leur combativité, parfois même alors qu'ils vivent dans la précarité. Ils revendiquent leurs places et savent exactement quelles sont celles de leurs partenaires. Je pense que là résident les vraies différences : dans les mentalités. Beaucoup de militants francophones expriment encore le besoin de devoir se justifier de leurs actes, démontrer qu'ils sont réellement engagés dans ce qu'ils font, et laissent croire que leurs avenirs dépendent de leurs partenaires ; des sentiments que certaines associations véreuses du Nord comme du Sud ne manquent pas d'exploiter pour instaurer une relation de subordination. Il est temps que la fierté et l'ambition prennent une connotation positive et que les relations d'aide cèdent la place à de veritables partenariats. si l'on veut voir émerger un véritable leadership LGBTI dans nos pays.

Quels sont les principaux projets en cours et les thèmes de recherches discutés actuellement, notamment parmi ceux présentés à Addis?

Parmi les présentations qui auront attiré mon attention, je citerai celle de Morenike Ukpong, faite au cours de la réunion stratégique organisée par l'Irma (International Rectal Microbicide Advocates) sur le sexe anal. On apprend de cette présentation que de nombreuses études sont conduites sur la question en Afrique et que celles-ci révèlent des pratiques anales fréquentes chez des personnes hétérosexuelles. A l'exemple de celle menée par Kalichman et al auprès de 2 593 hommes et 1 818 femmes de la ville de Cape Town dont les résultats révèlent que 14 % des hommes et 10 % des femmes ont eu des pratiques anales au cours des 3 mois précédant l'enquête. Parmi eux, seulement 67 % des hommes et 50 % des femmes avaient utilisé des préservatifs. Cette fréquence de rapports sexuels anaux est encore plus élevée chez les travailleuses de sexe (40 %) et les chauffeurs routiers (42 %) selon Schwandt et al. La pénétration anale est souvent pratiquée par des personnes hétérosexuelles pour préserver la virginité, éviter les grossesses indésirables, voire le VIH. Elle nécessite donc d'être abordée dans les programmes d'éducation sexuelle et les campagnes de sensibilisation contre le VIH ; Ce serait une bonne nouvelle pour la déstigmatisation de ces pratiques souvent associées aux homosexuels et une raison de plus pour développer la recherche sur les microbicides anaux.

L'Irma développe un projet : le projet ARM - Africa for Rectal Microbicides qui vise à développer la recherche sur les microbicides anaux en Afrique. Un autre projet en cours est celui de la Johns Hopkings Bloomberg School of Public Health qui envisage d'effectuer quelques études en Afrique de l'Ouest et Centrale sur la thématique VIH et HSH.

En quoi cette conférence a-t-elle apporté quelque chose?

L'Amsher a surtout rencontré d'importantes difficultés dans l'organisation d'une formation et d'une préconférence MSM en prélude à cette conférence, notamment les annulations successives de deux hôtels, de la réservation payée de la salle de conférence. Par ailleurs, des articles homophobes sont parus dans la presse locale, les autorités religieuses éthiopiennes ont protesté à de nombreuses reprises, les douanes ont retenu du matériel d'Amsher. Que peuvent apporter ce type de conférences si l'on ne peut discuter librement de tous les sujets liés au VIH sinon la certitude qu'elles sont de plus en plus politisées au Sud alors même que l'engagement des hommes politiques traîne encore la patte?

  • 1. WHO, National accounts series (1996-2005)
  • 2. Déclaration d'Abuja sur le VIH/SIDA, la tuberculose et autres maladies infectieuses connexes. OUA. 2001
  • 3. Déclaration d'Abuja sur le VIH/SIDA, la tuberculose et autres maladies infectieuses connexes. OUA. 2001