Cet article fait partie du Transcriptases n°145, consacré au Plan national de lutte contre le sida français 2010-2014

Agence de recherche finalisée, dotée d’un budget et d’un important personnel de gestion scientifique, avec une construction multidisciplinaire et une volonté d’allier recherche fondamentale et réponse aux enjeux de santé publique, d’être ouverte à la recherche dans les pays pauvres et émergents, l’ANRS, que certains voient comme un modèle pour l’organisation de la recherche, n’a en réalité que très peu essaimé pour des raisons à la fois scientifiques, politiques et financières. 

La communauté VIH est satisfaite1 mais il faudra un jour ou l’autre interroger cette vision de l’ANRS comme modèle pour penser la structuration de la recherche en biologie et en santé et mener une analyse critique de ce modèle.

L’axe 5 du Plan national, sur la recherche et la surveillance épidémiologique, garantit les grandes orientations en termes de structure, de la biologie aux sciences humaines, du fondamental à la santé publique, avec des équi­pements et des investissements importants (centres de méthodologie, biothèques, cohortes) et un champ qui couvre les pays en développement.

Grands projets vs maintien de la créativité ?

Si le Plan est parsemé de demandes adressées à la recherche pour éclairer tel ou tel programme ou mode d’intervention, il ne lui appartient pas de fixer des orientations stratégiques pour l’ANRS compte tenu de l’autonomie des institutions scientifiques. Les grands projets (vaccin, effet potentiel de la généralisation du dépistage et du traitement, usages préventifs des ARV, nouveaux essais cliniques, etc.) mobilisent fortement les équipes, et captent une part importante des financements par leur taille et par leur coût.

Le maintien d’un large volet de recherche initiée par les chercheurs, non finalisée, non médiatisée, posant des questions incongrues, reste le gage de la vitalité et de la créativité sans lesquelles un champ se sclérose et s’anéantit. Cet équilibre est difficile à préserver à l’heure des grands projets, surtout avec des financements importants dans le contexte français mais faibles à l’aune des comparaisons internationales. Cet équilibre est pourtant vital, et tous les acteurs doivent en avoir conscience, en préservant l’ancrage de la recherche sur le VIH et les hépatites dans la recherche en général.

Le principe d’intégration qui prévaut désormais donne un nouvel élan à la recherche en prévention française, jusque-là cantonnée aux aspects fondamentaux, à l’observation et l’analyse des comportements... et aux essais de circoncision en Afrique du Sud. On admet avec moins de réserve que les méthodes de prévention sont complémentaires et pas alternatives, et qu’il faut expérimenter des stratégies ou méthodes nouvelles. Les antirétroviraux utilisés à visée préventive (prophylaxie préexposition, locale ou orale) sont au premier plan après le succès de Caprisa et les données prometteuses d’Iprex.

Ils ouvrent enfin la voie à des études expérimentales pour la prévention dans les rapports entre hommes, au lieu que les raisonnements dans ce domaine reposent uniquement sur une transposition insatisfaisante des résultats observés auprès de femmes ou de couples sérodifférents en Afrique subsaharienne.

Recherche en prévention : l’espoir ?

En ce qui concerne la phase pilote de l’essai ANRS- PrEP en France, on observe avec étonnement les réticences, au moment où s’ouvrent ces perspectives nouvelles qui vont mettre enfin à l’épreuve du réel les données théoriques, et offrir un choix plus large à des hommes las, plus que d’autres, d’un mode unique de prévention. Un choix plus large d’outils préventifs, qu’on n’a aucune raison de présupposer délétère, là où on clame, avec raison, les valeurs de l’autonomie.

La recherche fondamentale n’est pas en reste pour continuer à élucider les mécanismes d’entrée et de réplication du virus et accompagner la recherche de méthodes plus efficaces notamment du côté du vaccin. Le dépistage, libéré d’un encadrement désormais dépassé, peut expérimenter de nouvelles pratiques, et de nouveaux usages. Un programme important est en cours en France mais encore insuffisamment au Sud du côté des équipes françaises.

Les sciences humaines doivent reprendre du service pour appréhender de façon critique les mécanismes des transformations en cours, leur impact et leurs risques. Des risques qui ne sauraient être restreints à la problématique de la désinhibition des comportements et de la compensation du risque.

Renouvellement des questions des sciences humaines

Car, oui, les questions en sciences humaines et sociales se renouvellent. Il faut faire fi des visions trop peu nuancées : faut-il simplement voir les individus comme soumis au biopouvoir, ou également dotés d’une autonomie accrue ? S’inquiéter uniquement de la génération de nouvelles inégalités potentielles, ou considérer aussi l’amélioration générale des niveaux de santé ? Craindre de nouvelles formes de stigmatisation (une «obligation morale» à prendre son traitement plus tôt, une pression sur ceux, «mauvais élèves», dont la charge virale n’est pas indétectable) ou espérer une atténuation dans le grand public de l’image du séropositif «contaminateur en puissance», et une réduction parallèle de la crainte pour les personnes qui vivent tous les jours avec le virus de le transmettre à un «autre» ? Faut-il prévoir un encombrement plutôt qu’une régénération des services de santé ?

Toutes les raisons donc de garder un enthousiasme scientifique certes critique mais intact ! 

  • 1. Si le cap est de faire disparaître les grands établissements de recherche au profit d’agences comme les NIH américain et d’intégration des laboratoires aux universités, la voie pour y arriver, la gestion des phases intermédiaires, le devenir des gens qui y sont, ce qui est voué à disparaître ou à jouer un rôle organisateur à l’avenir, est un projet bien caché, et d’ailleurs pas forcément très clair pour ceux qui ont pour charge de le mener à bien. Pour l’heure, après quelques brutalités, la méthode consiste plutôt à chauffer lentement la marmite dans laquelle la grenouille ne sait pas encore qu’elle cuit.