A l'occasion des Journées scientifiques 2010 des jeunes chercheurs en sciences sociales et VIH/sida, Florian Voros (IRIS – EHESS), à travers cette communication, a souhaité sortir de la perspective des ‘‘effets des images sur les comportements’’.

> Usage de pornographie audiovisuelle et rapport individuel au risque VIH : sortir de la perspective des «effets des images sur les comportements» (.PPT, 1,9Mo, contenu explicite)

Un énoncé domine à la fois les débats publics français et le champ de la recherche internationale sur le VIH : « l'exposition à des images pornographiques (représentant des actes à « haut risque ») a un impact négatif sur les comportements préventifs des publics ». Il s'agit dans cette communication :

1) de comprendre comment cette formulation (ou « perspective ») a émergé et s'est imposée
2) de montrer comment cette perspective repose irrémédiablement sur une conception à la fois réductrice et pathologisante du travail de réception des images pornographiques.

Alors que la question qui guidait les pratiques de prévention et les recherches scientifiques des années 1980-1990 était essentiellement celle des « effets positifs » des messages de safer sex explicites sur les connaissances, attitudes et comportements des publics vis-à-vis du risque à VIH, les préoccupations de santé publique se concentrent essentiellement, depuis le début des années 2000, sur les « effets négatifs » du porno, et notamment des films pornos mettant en scènes des pratique sexuelles à « haut risque ».

Sous-genre du porno gai représentant des pénétrations anales sans préservatif et des éjaculations sur les muqueuses anales et buccales, les films et vidéos bareback ont été les principaux vecteurs d'un retour de la représentation publique du sexe sans latex dans la culture visuelle gaie à partir de la fin des années 1990. Si les controverses suscitées par ces films « à haut risque » ont dans un premier temps porté sur le droit à la prévention des acteurs sur les tournages, elles ont rapidement débordé sur la question de leur supposé effet sur les comportements des spectateurs, la persistance d'une forte incidence à VIH chez les homos et bisexuels masculins étant attribuée à la consommation de porno bareback.

Un risque invisible dans la culture pornographique hétérosexuelle

Le risque reste en revanche largement invisible dans la culture pornographique hétérosexuelle. Si l'absence de préservatif reste la norme, le risque à VIH n'y est pas valorisé en tant que tel, ni dans les narrations, ni dans les catégorisations pornographiques. La politisation du risque dans le porno hétéro arrive en fait le plus souvent par débordement des controverses autour du porno gay, et des paniques morales autour des « dangers » d'Internet et de la télévision pour les jeunes. En 2006, le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel prend la décision symbolique d'interdire « la diffusion de programmes à caractère pornographique dans lesquels des relations sexuelles entre partenaires occasionnels ne sont pas protégées », au nom d'un « risque d'incitation à des comportements préjudiciables à la santé publique ou à des comportements délinquants ».

Parallèlement à cette construction du porno sans latex en problème moral et à la constitution de ses effets en problème de santé publique, émerge dans le champ de la recherche internationale sur le VIH la question des effets négatifs du porno sur les comportements des spectateurs. Ces recherches se concentrent principalement sur les jeunes et sur les hommes « vulnérables » (souffrant de « troubles du contrôle sexuel » par exemple).

Effets des images

Une lecture critique serrée de cette littérature scientifique permet de comprendre que le raisonnement en termes d'« effets des images sur les comportements » est :

- soit sans fondement scientifique : si l'on reconnaît que le travail de réception des images d'une part, et les pratiques préventives avec ses partenaires d'autres part, sont deux séries de pratiques à la fois différentes et complexes, et qu'aucune des deux ne saurait être résumée à une cause de l'autre;
- soit uniquement prouvable scientifiquement en ayant recours à des schémas d'explication en termes de déficience culturelle ou mentale, appliqués à des publics construits comme « vulnérables », et ainsi altérisés et pathologisés.

Cette impasse épistémologique doit nous conduire à sortir définitivement de cette perspective « des effets des images sur les comportements », ainsi que de son univers sémantique réducteur et pathologisant (« effets », « impact », « exposition »).

Avancer que les images pornographiques n'ont pas d' « effets » n'équivaut toutefois pas à dire que les goûts et les pratiques pornographiques n'ont pas d'importance dans la construction des rapports individuels de chacun à l'épidémie du sida. Il n'est pas question ici de rejouer l'opposition catharsis/mimesis des controverses nord-américaines des années 1970 sur les effets de la violence dans les médias. Prendre le contre-pied de la thèse des « effets négatifs » du visionnage de pornographie sans préservatif pour défendre celle des « effets nuls » ou des « effets positifs » serait absurde. Il s'agit plutôt de changer de perspective, en ne pensant non plus en termes d' « effets » mais en termes d' « usages sociaux » des images.

Une approche par les usages sociaux peut se construire à partir des deux propositions suivantes :

1. Les images n'ont pas d'effets, mais des lectures, des décodages et des appropriations : il est à ce titre nécessaire de poser la question de l'articulation entre les lectures des images en termes sûr/risqué et les significations genrées attribuées par les publics aux représentations visuelles du sperme et du latex, ces dernières étant centrales dans la construction des goûts et des dégoûts pornographiques

2. Le seul lien qui peut être observé entre pratiques de visionnage de porno « sur / à risque » et pratiques prophylactiques est celui que chacun reconstruit rétrospectivement pour donner une cohérence individuelle aux différents moments et aux différentes dimensions de sa vie sexuelle

>>> Cette présentation fait partie des interventions des Journées scientifiques 2010 des jeunes chercheurs en sciences sociales et VIH/sida. La seconde journée était consacrée aux Recherches contemporaines sur la sexualité au temps du VIH/sida