Il s'agit plus précisément de traiter de la façon dont les savoirs liés à ce type de militantisme circulent sur la Toile chinoise, et comment les personnes vivant avec le VIH / sida (PvVIH) se les approprient à travers Internet.

Le contexte politique et la nature émergeante de l'implication des PvVIH n'ont pour l'instant fait intervenir qu'un nombre limité de formes d'engagement de ces personnes dans les processus institutionnalisés de lutte contre le sida. Cependant, l'influence grandissante des organismes de développement internationaux encourage ces dernières à s'organiser et à faire entendre leur point de vue par différents biais. Cet exposé propose donc plutôt d'illustrer des processus de transmission et d'appropriation de connaissances aboutissant à un nouveau positionnement des PvVIH dans l'espace politique de la lutte contre le sida, et non des initiatives concrètes où leur savoir est effectivement pris en compte.

En effet, la prise en compte de l'expertise profane d'acteurs associatifs ou de PvVIH, et le positionnement en tant qu'expert par ces derniers, dépend de la configuration sociopolitique du contexte envisagé. Dans le cas de la Chine, le système semi-autoritaire tolère et quelque fois applique poliment les impératifs de l'aide internationale concernant l'implication de la société civile, sans qu'une réelle volonté politique ne vienne encourager la mise en œuvre de telles initiatives. A cet égard, l'analyse des contenus circulant sur Internet permet de mieux cerner l'éventail des possibles à la fois en termes d'appropriation des impératifs internationaux, mais également en termes d'adaptation aux limites incarnées par les restrictions pesant sur la liberté d'expression.

Un espace privilégié d'échange pour les PvVIH

La Toile est en effet un espace privilégié d'échange pour les PvVIH, notamment parce que ce media garantit leur anonymat et contourne les problèmes liés à la fois à la stigmatisation, ou de répression par les autorités. Dans ce contexte, Internet est souvent assimilé à un lieu de résistance, non seulement politique, mais aussi identitaire. On peut en effet penser que le silence longtemps imposé à ces personnes (au début de l'épidémie), leur catégorisation comme éléments nuisibles à la société, ainsi que le contact avec d'autres « cultures » du sida (venues de l'Occident par exemple) amènent les PvVIH chinois à se souder autour d'une nouvelle identité, dont les contours commencent de se définir. Les blogs, forums et listes de diffusion d'informations, par le biais des communautés virtuelles qu'ils font apparaître, sont alors le théâtre mouvementé de ces phénomènes de réappropriations.

En ce qui concerne le modèle de démocratisation sanitaire, Internet joue un rôle central dans l'accélération de la relocalisation des concepts et pratiques attachés à l' « empowerment » thérapeutique et politique des populations concernées. A cet égard, la circulation de savoirs spécialisés mis en ligne par des militants provenant des sphères savantes de la société chinoise (professeurs de sciences sociales ou de droit, médecins) influence remarquablement les débats. Les PvVIH impliqués dans le monde associatif les republient et les commentent dans leurs blogs ou listes de diffusions d'information. On peut dès lors voir à travers ces publications comment le monopole de la production de savoirs militants est critiqué et parfois brisé par les PvVIH activistes.

Contournement de la censure

Par ailleurs, ces derniers contournent parfois habilement la censure et le danger de la répression pour produire des discours acceptables culturellement et politiquement. Sont alors mis en avant des repères nationalistes et une volonté de participer à la construction d'une forme de citoyenneté plus morale, où la solidarité reprendrait le dessus par rapport à ce qui est identifié comme les dérives de la modernité chinoise. Les populations HSH , très présentes sur la Toile, utilisent dès lors ce type de discours pour légitimer leur engagement, sans pour autant mettre systématiquement en avant leur identité sexuelle. Sur la scène des débats virtuels liés à la prise en compte des droits des PvVIH chinois, c'est en effet aussi l'image des paysans victimes du Henan, contaminés des suites de pratiques de commerce du sang non sécurisées dans les années 90, qui est utilisée, en raison de son acceptabilité aux yeux du grand public.

Il faut enfin souligner les limites de l'outil Internet en Chine continentale puisqu'il subit un contrôle grandissant de la part des autorités. La majorité des blogs créés il y a quelques années par les PvVIH ont ralenti ou cessé leur activité en raison de l'augmentation des restrictions pesant sur la liberté d'expression qui s'est accélérée à l'issu des Jeux Olympiques de 2008.

>>> Cette présentation fait partie des interventions des Journées scientifiques 2010 des jeunes chercheurs en sciences sociales et VIH/sida. La première journée était consacrée à l'expertise profane dans la lutte contre le sida