Rappelant les spécificités et les forces de la réponse à l’épidémie de sida , Hakima Himmich a insisté pour rappeler que les personnes vivant avec le VIH sont des «réformateurs sociaux» et que la lutte contre le sida ne peut se concevoir sans lutter contre les discriminations dont sont victimes les personnes vivant avec le VIH.  

Le discours du professeur Hakima Himmich

Madame la Ministre, Messieurs les Ministres, Excellences, Messieurs les Directeurs Exécutifs, Messieurs les Présidents, Monsieur le Wali, chers collègues, chers militants de la lutte contre le sida

C'est un grand honneur pour moi de vous accueillir à la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Casablanca à l'occasion de la 5ème conférence francophone sur le VIH/sida, placée sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI

Permettez-moi d'interpréter le choix du Maroc pour tenir cette conférence comme une reconnaissance

  • de l'exemplarité de son plan stratégique national de lutte contre le sida,

  • du rôle important de la société civile

  • et de l'engagement politique au plus haut niveau de l'Etat.

Le choix d'un pays africain pour abriter cette 5ème édition, portée par l'AFRAVIH, l'Alliance Francophone des Acteurs de Santé contre le VIH, illustre l'importance croissante des échanges Nord-Sud dans le cadre de la lutte contre le VIH

L'Afrique, continent le plus touché par l'épidémie de Sida, est ainsi particulièrement bien représentée à cette conférence avec 56,6% des 537 résumés acceptés et 45 % des 1300 participants.

Grâce à la contribution de nombreux organismes que nous remercions, 190 bourses ont été accordées et le nombre de participants locaux pris en charge est d'environ 200

Le comité d'organisation de la conférence a tenu à construire un programme équilibré, associant recherche, prise en charge médicale, sciences sociales et mobilisation communautaire, ce qui permettra à tous les acteurs de la lutte contre le sida d'échanger leurs expériences et de mieux valoriser ce qui fait la particularité des réponses à l'épidémie dans l'espace francophone

Nous sommes heureux d'accueillir les directeurs exécutifs et les présidents de plusieurs organismes internationaux dont la présence est la preuve de l'intérêt qu'ils accordent à cette conférence. Ce sera l'occasion d'échanger sur la manière dont les acteurs francophones, qu'ils soient du Nord ou du Sud, pourraient être plus présents dans les mécanismes de gouvernance de ces organisations. Compte tenu de la prévalence de l'infection à VIH dans leur pays, Il est impensable que les acteurs d'Afrique de l'Ouest et centrale soient si peu représentés dans ces instances.

Cette conférence se tient à un moment:

  • où nous connaissons des progrès considérables, en matière de durée et de confort de vie de celles et ceux qui ont accès aux multithérapies ;

  • à un moment où il est possible de contrôler la réplication virale,

  • à un moment où nous avons connu une progression rapide du nombre de personnes vivant avec le VIH dans les pays du sud, bénéficiant d'un traitement.

Mais, cette conférence se tient aussi à un moment où nous, soignants, chercheurs et militants du Nord et du Sud, avons de profondes inquiétudes :

2010 devait être l'année de l'accès aux médicaments pour tous. Or

  • moins de 40% des personnes vivant avec le VIH qui ont besoin de traitement en reçoivent.

  • L'épidémie va trois fois plus vite que le rythme de mise sous traitement : pour une personne mise sous traitement toutes les 18 secondes, il y a une personne nouvellement infectées toutes les 6 secondes.

  • Nous avons des médicaments pour une partie des malades, alors que nous voulons des traitements pour tous !

L'accès aux médicaments pour tous se justifie d'autant plus à un moment où nous savons que l'accès universel et précoce est un moyen efficace de réduire considérablement la transmissibilité de l'infection à VIH et de contribuer à faire reculer l'épidémie.

Concernant la précocité du traitement, les récentes recommandations de l'OMS, qui seront discutées lors de cette conférence, revêtent une grande importance

Nous avons des inquiétudes sur le financement du Fonds Mondial grâce à qui des millions d'adultes, des centaines de milliers d'enfants sont en vie.

Aujourd'hui, alors que le Fonds Mondial traverse une crise financière, notre mobilisation à tous est plus que jamais nécessaire, pour convaincre les pays donateurs de poursuivre leurs engagements, pour que le Fonds Mondial ne soit pas obligé de réduire la liste des pays éligibles, ce qui menacerait en premier lieu les pays considérés à faible prévalence et à revenus intermédiaires, comme le Maroc. Et le pays éligibles verront leurs budget réduits.

Je n'en dirais pas plus puisque nous aurons le plaisir d'entendre le Pr Michel Kazatchkine, directeur exécutif du Fonds Mondial

Il est aussi important de développer des mécanismes de financement novateurs à l'image d'UNITAID dont nous parlera son président, Pr Philipe Douste-Blazy, mais aussi la taxe Robin, que défend la coalition Plus à cette conférence

A tous ceux qui déclarent qu'il y a trop d'argent pour cette épidémie, je voudrais leur dire que ce combat, si emblématique des inégalités Nord-Sud, est indissociable

  • des efforts pour un développement durable,

  • pour une société égalitaire

  • et pour un système de santé de qualité.

Des avancées significatives d'accès aux soins et de renforcement du système de santé dans son ensemble ont été possibles grâce à la très forte implication des médecins, des chercheurs, des organisations de la société civile et surtout des personnes vivant avec le VIH qui jouent le rôle de réformateur social.

Nous avons des Inquiétudes sur l'accès aux traitements de seconde et 3ème lignes

L'existence de versions génériques d'antirétroviraux a joué un rôle déterminant dans la chute des prix, parfois de plus de 90%, grâce à laquelle nous avons pu élargir l'accès aux médicaments.

Mais ce mécanisme de compétition ne joue plus actuellement et de ce fait, les traitements de 2nd ou 3ème ligne sont beaucoup trop coûteux.

Or, au Maroc comme ailleurs, de plus en plus de patients ont besoin de changer de traitements

  • en raison de l'apparition de résistances aux premières lignes

  • et parce qu'il existe des médicaments plus récents qui sont plus efficaces et mieux tolérés.

Un arbitrage doit être fait pour protéger la propriété intellectuelle lorsque cela est légitime et nécessaire, mais aussi, et avant tout, pour assurer l'accès à la santé et aux médicaments des populations des pays du Sud.

Pour ce faire nous avons besoin que tous les acteurs de la lutte contre le sida continuent à jouer le rôle moteur qu'ils ont tenu toutes ces années et qui a permis de faire évoluer de façon spectaculaire les politiques des Etats, comme celles des institutions internationales.

Espérons que cette conférence sera l'occasion de relancer le dialogue avec les firmes pharmaceutiques, sur l'accès aux ARV de troisième ligne

Le dépistage représente également un grand défi... En effet, d'après l'OMS, il persiste encore un grand retard au dépistage, particulièrement flagrant au Sud.

L'efficacité des traitements et la possibilité d'y accéder dans des pays du Sud rendent urgent de dépister le plus tôt possible, le plus grand nombre, pour faciliter l'accès précoce aux soins, pour faciliter les comportements sexuels protégés. En effet, une méta-analyse publiée par Mark et collaborateurs dans le JAIDS, a montré que la prévalence des rapports non protégés diminue quand les personnes vivant avec le VIH connaissent leur statut.

Aujourd'hui, un peu partout, des voix s'élèvent pour passer à l'échelle, voire systématiser le dépistage du VIH à l'ensemble de la population.

Une autre source d'inquiétude et non des moindres, est l'ampleur des discriminations que subissent les personnes vivant avec le VIH et les groupes les plus exposés à l'infection, que Michel Sidibé, directeur exécutif de l'ONUSIDA a appelé récemment, les « sans voix »

La lutte contre le sida suppose la lutte pour les droits des personnes vivant avec le VIH et de toutes les communautés vulnérables à cette infection du fait de leur marginalisation sociale, culturelle ou juridique, qu'il s'agisse des femmes, des homosexuels, des usagers de drogues, des travailleurs du sexe, des détenus. Sans lutte contre la stigmatisation de ces communautés, sans leur accès aux traitements, nous ne gagnerons pas le pari de la lutte contre le sida.

En conclusion, aujourd'hui nous savons ce qu'il faut faire pour débarrasser le monde de cette épidémie, mais si les menaces de réduction des financements se concrétisent, non rateront cette chance

Merci aux institutions, laboratoires, associations, qui ont contribués à l'organisation de cette conférence.

Merci à Mr le Doyen de nous accueillir à la faculté de Médecine et de Pharmacie

Merci à vous tous de votre participation.

>>> Casablanca 2010
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