Cet article a été publié dans Transcriptases n°138.

Parmi les temps forts de la conférence, nous retiendrons le discours enthousiasmant d’Helena Reynaga en session plénière, la parole commune des travailleurs du sexe qui ont insisté pour que l’Onusida prenne en compte leurs remarques concernant les recommandations sur le travail sexuel et le VIH , le Prix «VIH et droits de l’homme» remis au réseau Asie-Pacifique des travailleurs du sexe (Asia-Pacific Network of Sex Workers) et au Réseau des femmes pour l’unité (Women’s Network for Unity) ainsi que la forte solidarité de la part d’un grand nombre d’organisations critiquant la politique de financement des Etats-Unis qui exclut les travailleurs du sexe des «partenaires appropriés».

A l’inverse, le nadir de cette conférence a été la rengaine éculée selon laquelle les travailleurs du sexe des pays en développement qui protestent contre la façon dont ils sont traités dans la recherche n’agissent pas de leur propre chef mais sont les marionnettes des Occidentaux.

Modifier les recommandations d’Onusida

La question qui a le plus mobilisé les travailleurs du sexe lors de la conférence de Mexico concerne les recommandations qu’Onusida a publiées en avril 2007. Ce document a été publié après une véritable consultation des militants et travailleurs du sexe partout dans le monde.

Cependant, malgré le message explicite issu de cette consultation indiquant que les professionnel(le)s du sexe veulent des droits de travailleurs pour bénéficier de bonnes pratiques de prévention, les recommandations d’Onusida traitent les travailleurs du sexe non pas comme des partenaires en prévention mais comme une population en direction de laquelle il faut agir. Ce document propose en effet de limiter la prostitution plutôt que de limiter les vulnérabilités au VIH dans les lieux de prostitution.

Le Network of Sex Work Projects a convaincu les travailleurs du sexe et les activistes de réécrire ces recommandations de manière plus conforme au rapport de la consultation globale et a soumis cette nouvelle version à l’Onusida en septembre 2007. Mais l’organisme n’a pas répondu à cette proposition, malgré une correspondance suivie avec le Dr Piot.

Cet entêtement ne consterne pas que les travailleurs du sexe : le Programme Coordinating Board (PCB) de l’Onusida a lui aussi demandé à l’institution de réécrire le guide, tandis que le HIV Prevention Working Group et le Human Rights Reference Group de l’ONU ont exprimé leur solidarité avec les travailleurs du sexe.

Leurs missives sont restées sans réponse. C’est pourquoi je me suis sentie obligée de demander au Dr Piot, lors de la session du Lancet sur la prévention, quand l’Onusida rectifierait ces recommandations, ajoutant que sans réponse réelle de sa part, les travailleurs du sexe porteraient le problème sur la place publique. Quand j’ai approché Piot avec un membre du PCB à l’issue de la session, nous avons été ignorés. Il peut faire comme s’il ne me voyait pas en toute impunité, mais ignorer un membre du bureau est inexcusable !

« Standing ovation » pour Helena Reynaga

Helena Reynaga a décrit cette saga le lendemain durant son émouvant discours en session plénière. Helena a mis en lumière le fait que nous, travailleurs sexuels, ne sommes pas vulnérables face au sida à cause de notre métier mais à cause des conditions dans lesquelles nous travaillons. C’est une oratrice éloquente et tout le monde avait la larme à l’œil quand elle s’est écriée : «Les travailleurs du sexe ne sont pas le problème. Nous faisons partie de la solution à l’épidémie de VIH». Elle a reçu une «standing ovation»... et mon admiration éternelle.

Le même jour, l’Asia-Pacific Network of Sex Workers (APNSW) et le Women’s Network for Unity (WNU) ont reçu le Prix de l’Action contre le VIH/sida et pour les droits humains décerné par le Réseau juridique canadien VIH/sida et Human Rights Watch. Cette récompense leur a été accordée pour leur travail de recueil et de diffusion de preuves de violations des droits de l’homme – en particulier des viols et même des meurtres de travailleurs du sexe détenus – après que la prostitution ait été déclarée illégale au Cambodge au premier trimestre de l’année 2008.

Nouveaux visages de militants

J’aime voir de nouveaux visages prendre la parole pour défendre les droits des travailleurs du sexe et j’ai eu la chance, à Mexico, de constater que les nouveaux militants avaient pris fait et cause contre la position américaine antiprostitution. Le gouvernement américain demande en effet que les organisations qui acceptent les financements fédéraux pour la prévention et pour le travail contre le trafic d’êtres humains renoncent à toute revendication concernant l’«empowerment» des travailleurs du sexe.

J’en ai été enchantée car, durant la conférence de Toronto, en 2006, les responsables des programmes sur la prostitution avaient justement expliqué, lors d’interviews, l’effet négatif des pré-requis américains sur leur travail avec des professionnel(le)s du sexe expulsés des cliniques et incapables de continuer leur travail crucial de prévention. Vous pouvez voir quelques-unes de ces interviews en ligne sur «Taking the pledge».

Recherche et éthique

L’éthique de la recherche est toujours une question préoccupante. Une manifestation internationale pendant la conférence de Bangkok, en 2004, avait contribué à l’annulation par le gouvernement cambodgien d’une étude de traitement prophylactique préexposition, l’essai ténofovir, à cause de pratiques non éthiques des chercheurs. Le même type de pratiques répréhensibles a entraîné l’annulation d’une étude similaire au Cameroun. Peu de temps après, un troisième essai était annulé au Nigeria.

Depuis lors, des progrès ont été faits avec les travailleurs du sexe et les usagers de drogues travaillant avec l’Aids Vaccine Advocacy Coalition pour développer des standards éthiques de base dans la recherche impliquant des populations marginalisées. Mais certains groupes d’activistes ont laissé entendre, à tort, que les travailleurs du sexe et les personnes impliquées dans l’annulation de ces essais étaient manipulées.

Cette affirmation est totalement fausse : les travailleurs du sexe au Cambodge et au Cameroun ont eu raison de protester contre des pratiques non éthiques et de chercher l’appui de la communauté internationale. Ces essais ont été annulés pour cause de violations des droits de l’homme, violations qui n’auraient jamais pu se produire en Europe, aux Etats-Unis ou au Canada. Il est inadmissible que ces activistes occidentaux oublient que les personnes impliquées dans une étude dans les pays en développement méritent le même respect et les mêmes droits que les personnes impliquées dans une étude ailleurs dans le monde.

Mémoire courte et manque de volonté

Ces militants ont pourtant entendu les travailleurs du sexe cambodgiens décrire le terrible mépris avec lequel les chercheurs les traitaient lorsqu’ils ont pris la parole durant la conférence de Toronto. Comment ont-ils pu oublier que rien n’avait été traduit pour les participants aux essais, comment ont-ils pu ignorer le fait que le consentement éclairé nécessite que l’information soit transmise dans la langue des participants ?

Je suis déçue par certains de mes amis à ce sujet parce que j’ai besoin qu’ils se tiennent au côté des travailleurs du sexe agissant sur les conditions de travail et la prévention sur le lieu de travail. Leur courte mémoire et leur manque de volonté de reconnaître la nécessité d’essais éthiques dans les pays en développement – des essais qui offriraient une prise en charge à long terme pour les patients qui deviennent séropositifs pendant l’essai et pour les personnes qui souffrent d’effets indésirables dus aux essais – ont détourné une précieuse énergie de problèmes graves.

Avec des «amis» comme ça, qui a besoin du manque d’éthique et du dénigrement orchestré par l’industrie pharmaceutique pour stigmatiser les travailleurs du sexe ?